Plonger
le regard
et y voir d'étranges choses
Extrait
Prologue
SUR UNE BRETELLE d’autoroute, des véhicules foncent, crachant leurs fumées dans un air saturé par leurs gaz nauséabonds et leur vacarme assourdissant. Près du flot incessant des bolides, un homme est assis sur un remblai bétonné au pied d’un pont. Virgil ne semble pas porter attention au torrent mécanique qui se déchaîne sous ses pieds. Au contraire, avec sa chemise à manches courtes – aux motifs fleuris – et son sourire béat accroché au visage, il regarde passer un avion dans le ciel gris sale.
Il est assis sur une affiche représentant le sable d’une plage exotique avec ses coquillages et ses étoiles de mer. L’image est grossièrement plaquée au sol par du gros adhésif marron. Au travers de ses lunettes de soleil bardées d’électronique, son regard est perdu dans le vague. Pour lui, les odeurs des pots d’échappement, le raffut des véhicules et l’autoroute, tout s’est évanoui. La photo sur laquelle il est assis est le point de départ d’une plage à Maracas Bay, sur l’île caribéenne de la Trinité ; un des endroits idylliques qu’il ne visitera probablement jamais.
Ses pieds nus, aux côtés desquels sont posées des baskets qui ont déjà trop vécu, sont doucement léchés par les vagues holographiques. Des ersatz de cocotiers, caricatures aux troncs en forme de poire et aux feuilles à l’aspect caoutchouteux, sont plantés à la place des piliers du pont d’une des voies rapides. Seul l’avion est encore visible dans ce monde fictif. Dans un ciel peint d’un bleu intense, l’aéroplane file sans plus de fumée vomie par ses turbines. Virgil profite du soleil artificiel en écoutant les mouettes.
1 — La mission de Cléa
UN GARÇON EN UNIFORME scolaire se tient au milieu de la brume. Une brise fraîche et humide vient caresser son visage. Il frémit, relève le col de sa veste et le maintient fermé d’une main. L’alizé repousse le brouillard loin de lui en le comprimant alentour pour former un large dôme dont il est le centre. Sur sa paroi, on distingue des bas-reliefs cotonneux qui représentent des scènes en mouvement. Une femme traverse majestueusement le mur vaporeux. Ses cheveux, rouge feu, sont portés en chignon. Elle est vêtue d’une longue robe d’une blancheur éclatante. Le col de son vêtement est en arc de cercle bordé d’un ruban doré. Ses manches courtes couvrent son épaule gauche tandis que la droite est dénudée. Sa robe plissée est serrée sous sa poitrine. Elle aurait tout aussi bien pu marcher dans les ruelles d’une ville de la Rome Antique sans dénoter avec ses habitants. L’enfant la salue d’un geste désinvolte.
— Salut, O.
— Bonjour, Virgil. Il lui fait un signe de tête accompagné d’un regard entendu. O prend une profonde inspiration et souffle sur la brume de la paroi. Un tunnel fantomatique s’y forme. Ils s’engagent sur sa pente douce. Arrivée au bout, elle perce un second tunnel qui part légèrement en biais du premier. Virgil suit docilement les chemins qu’elle crée un à un pour lui. Ce faisant, il tourne son attention sur la paroi couverte de bas-reliefs animés. Les scènes défilent devant ses yeux et un voile humide se forme sur ses rétines. Brusquement, il s’arrête près de l’une d’elles et son visage se crispe dans une expression contrariée. Il en détourne rapidement le regard.
— O !
— Oui, Virgil ?
— Je t’avais dit de retirer celle-là !
— Crois-tu vraiment que tu t’en débarrasseras aussi facilement ?
— Bien sûr ! répond-il en se redressant de toute sa hauteur pour se donner de l’aplomb. Sans la regarder, il tend sa main tremblante vers la paroi… Lorsque ses doigts l’effleurent, la scène en question est aspirée par le mur où elle était gravée.
— Et voilà ! exulte-t-il.
— Bien, rétorque-t-elle en faisant une moue incrédule. Prétendstu vraiment que tu as effacé ce souvenir ?
— Oui ! la nargue-t-il en réprimant tout de même un léger frisson. Je viens de te le prouver ! Tu le fais exprès, ou quoi ? clame-t-il d’une voix enrayée qui trahit sa nervosité. Il stoppe ces chamailleries et tourne son attention vers le bout du tunnel. Il remarque le grand tableau au cadre doré qui y est suspendu. Avant qu’il y pose ses yeux, il aurait pu jurer qu’il n’y était pas. La peinture aux couleurs vives représente une jeune fille métisse assise sur un fauteuil massif, au dossier élevé et recouvert de velours cramoisi. Le regard de la petite est plongé dans celui de Virgil.
4Elle l’observe, avec une expression bien trop sérieuse pour son âge. Alors qu’il s’en approche, c’est à présent une adolescente. Maintenant, elle se repose dans un siège crapaud, typique du style LouisPhilippe, qui se trouve au milieu d’un mobilier du même style, posé sur une épaisse moquette saumon. Au moment où il remarque qu’il est lui aussi peint sur cette toile, il se retrouve à l’intérieur du tableau. Dans son espace personnel, il n’y a pas de meubles et la moquette a fait place à un carrelage blanc. Virgil, adolescent, est assis en tailleur sur le sol froid sous ses cuisses. Il fait face à une jeune femme d’une vingtaine d’années. Elle est assise dans un fauteuil boule, en plexiglas, qui est suspendu par une grosse chaîne argentée. Deux gros coussins rouges en tapissent l’intérieur. Machinalement, ses yeux sont attirés vers l’ascension de la chaîne pour voir jusqu’où elle monte, mais elle semble poursuivre son chemin à l’infini. Il est pris de vertige et doit vite redescendre de là. Depuis le temps, me laisser surprendre ainsi par un piège mental de Paraxial. Amateur ! se tance-t-il dans son for intérieur.
— Dites-moi Virgil, vous ne m’auriez tout de même pas oublié ? demande-t-elle sur un ton inquisiteur tout en haussant un sourcil interrogateur.
L’adolescent grimace comme s’il venait de commettre une fâcheuse erreur. La lumière décroît sur son visage. Les cieux sont remplis d’étoiles scintillantes.
Toujours assis en tailleur, Virgil est en apesanteur dans l’espace, sa peau couverte d’or. Chacune de ses mains produit une gerbe d’eau écumante qui s’élève en arc de cercle au-dessus de sa tête. Lorsqu’elles se rejoignent, elles s’annulent mutuellement. Soudain, une minuscule étoile filante perce l’obscurité… suivie d’une autre… puis d’une troisième… bientôt, un millier d’entre elles forment l’enveloppe d’une femme cosmique. O apparaît tel un corps céleste, une nébuleuse flamboyante.
5Virgil tourne son regard vers une autre silhouette qui vient de se matérialiser au-dessus de lui. En lévitation, elle se tient droite et penchée en avant. Sa peau cuivrée luit de mille feux tandis que sa chevelure, aussi noire que le vide interastral, flotte majestueusement dans le vent stellaire. Elle porte un pantalon bouffant aux couleurs safran qui s’agitent autant que s’il contenait une tempête. Une jambe à peine repliée, l’autre droite, ses bras sont tendus vers le bas et légèrement éloignés du corps avec ses paumes faisant face au jeune homme. Elle ouvre ses yeux qui sont deux soleils. D’un geste souple, elle fait apparaître une carte de crédit entre ses doigts et la lui offre. Il s’empare du plastique un peu trop rapidement. Il essaye maladroitement de camoufler cette erreur en prenant un air détaché, mais c'est peine perdue. Elle sourit. Elle glisse vers lui, sa main tendue vers son visage. Il tente de reculer, mais c’est déjà trop tard : les doigts de la jeune femme effleurent son front. Aussitôt, derrière elle un raz-de-marée se lève ! C’est une muraille liquide qui fait au moins une trentaine de mètres ! Sur ses parois, des images de créatures aquatiques se forment… une planète bleue… une ville. Il crie, terrifié. La vague s’abat sur lui avec un grondement effroyable alors qu’il hurle frénétiquement. Ses mouvements sont entravés et il suffoque ! Il fait sombre… il sombre. Il heurte ses coudes sur le fond marin alors qu’il se débat énergiquement avec ce qu’il ne peut voir. Il abandonne la lutte. Résigné, il arrête de se débattre. Il perçoit une lueur diffuse et une voix lointaine. Quelque chose glisse sur son visage… il s’attend au pire. Soudain, une lumière aveuglante le force à fermer ses paupières. Après que ses yeux se sont adaptés à la lumière vive, il les ouvre. Il est… dans sa chambre ! À terre, en pyjama, près de son lit, il sent la pression de son drap enroulé autour de son torse et de son cou. Il tourne des yeux exorbités alentour. L’hologramme d’O vient de se matérialiser à ses côtés. Une jeune fille se tient debout et penchée au-dessus de sa tête. D’une main, elle tire sur le drap.
6— Cette semaine, c’est la cinquième fois que tu me réveilles, en pleine nuit, en hurlant comme un écorché vif ! Ça suffit ! fulmine-telle en faisant de grands gestes.
Il grimace. Pitié, mes tympans ! Pourquoi crie-t-elle directement dans mes oreilles ?
— Arrête, Teri ! prononce-t-il difficilement tout en essayant de reprendre ses esprits.
— Tu as encore fait le même cauchemar, n’est-ce pas ? Celui lié à cette nouvelle commande ? demande-t-elle sur un ton plus compatissant.
— Encore ? se plaint-il. Combien de fois faudra-t-il te dire que je ne veux plus en parler ?
— Mais moi, si ! argumente-t-elle d’une voix glaciale accompagnée d’un visage de marbre.
— Tu le fais exprès, ou quoi ? s’exclame-t-il. On a déjà trop attiré l’attention ! Ces rencontres avec Cléa font beaucoup trop de bruit ! Et tu sais ce qui arrive après… ce qui reste de ton cerveau quand il en a fini avec toi !
Au prix de grands efforts, il lutte contre la peur abjecte qui veut le soumettre.
— Peuh ! Ce sont des fables tout ça ! lâche-t-elle en haussant les épaules d’un air dédaigneux, mais sur un ton mal assuré. Et puis, si tu ne veux pas de ce travail, trouves-en un autre… mais vite ! Et je ne te parle pas de tes petits trafics pourris où tu débarques comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Je te parle d’un vrai boulot, avec de gros clients… qui paient bien ! Une commande que tu exécuteras tout en finesse, pour changer ! J’ai besoin de plus d’espace pour mes souvenirs. Si je dois en jeter certains, ce ne sera pas ceux avec maman et papa… mais ceux avec toi !
Elle est au bord des larmes et ses yeux injectés de sang révèlent l’angoisse qui veut s’infiltrer dans chaque fibre de son être.
7— Aller, sois raisonnable Teri ! plaide-t-il en toute hâte pour essayer de calmer le jeu. Dans le regard de sa petite sœur, il lit une telle détresse qu’il se sent coupable de l’avoir exposée à un tel stress.
— Sois raisonnable ! Tu sais bien que l’avance de Cléa n’est pas suffisante pour t’offrir l’espace de stockage dont tu parles, tente-t-il de la raisonner.
— Frérot, depuis que je vis avec toi, tu me rabats les oreilles avec cette rengaine. Accepte cette mission et une fois finie, prends le reste de l’argent ! clame-t-elle en martelant le sol du talon. Elle lui tourne le dos et se dirige vers la porte d’un pas énergique. Elle claque des doigts. Le sas s’ouvre brutalement, laissant entrer dans la pièce — tel un raz-de-marée — le vacarme de la rue. Elle sort, claque de nouveau des doigts et le sas se referme dans un bruit de marteau s’abattant sur une enclume. Il détourne la tête. Les traits de son visage sont déformés par la grimace que sa migraine lui arrache.
— Ah ! Elle sait bien que je déteste quand elle fait ça ! O, je pense qu’il vaut mieux ne pas l’inquiéter plus en lui révélant ce qui est arrivé au passé de Cléa. Il fait une pause.
— Rassure-moi, O. Elle n’est pas sortie dans la rue en pyjama kigurumi panda ?
— Si, Virgil.
— Suis-la de loin, veux-tu.
— Bien qu’elle sache se défendre et déteste que je l’espionne ?
— Fais juste ce que je te dis. Tu seras gentille. Il saisit un casque qui traîne par terre. Il le tourne dans tous les sens en le fixant du regard, sans vraiment le voir. Bricolé de toutes pièces, l’appareil à l’air minable.
— Et pendant que tu y es, donne-moi mon diagnostic, s’il te plaît.
— Comment te sens-tu ? demande-t-elle avec sollicitude.
8— Cela peut aller, répond-il sans conviction.
Les traits de son visage trahissent sa lassitude. Machinalement, il tend la main vers sa table de nuit qui n’est rien d’autre qu’un cageot en bois avec une toile cirée usée jetée par-dessus. Il y attrape une petite feuille de plastique ultra rigide sur laquelle est imprimée une photo holographique. On y voit une adolescente métisse, les cheveux bleus et les yeux noisette, un sourire radieux accroché au visage. Un homme est à ses côtés avec une main posée sur son épaule. Il est petit, trapu et porte une barbe poivre et sel. Il est vêtu d’un bermuda et d’une chemise à manche courte, tous deux en lin d’un blanc lumineux. Ils sont debout sur une plage paradisiaque, avec une mer turquoise qui court à perte de vue derrière eux. Au loin, il y a une curieuse île à la forme ovoïde trop parfaite pour être le fruit d’une érosion naturelle…
— Je ne vois rien d’anormal dans ton organisme, déclare O au bout d’un moment.
— Et malgré tout, elle a réussi à m’inoculer un virus durant notre conversation, déclare-t-il un peu soucieux.
— Non ! Il n’y avait aucun moyen qu’elle y parvienne. Les défenses étaient à la limite de ce que nous pouvions nous permettre. Si je les avais poussées davantage, un tel déploiement d’énergie aurait attiré l’attention, ajoute-t-elle d’un air absent.
Virgil comprend que c’est depuis le fin fond de Paraxial dans lequel elle est immergée que sa voix lui parvient.
— Et j’y tiens encore moins que cette migraine atroce qui ne me lâche pas. Non, tout semblait normal… Pourtant, il y a bel et bien un truc qui cloche ! conclut-il avec pessimisme.
Telles des locomotives lancées à un train d’enfer, les idées tournent dans son crâne encore et encore… Virgil est allongé sur le sol de son
9appartement qui, à proprement parler, n’en est pas un. C’est un immense local technique où Virgil et sa sœur squattent le petit espace qui précède les rangées de transformateurs électriques. Ils ont emménagé tant bien que mal dans cet endroit qu’ils appellent malgré tout « chez eux ». Depuis le temps, ils sont habitués à cette chaîne qui coupe la pièce en deux et au panneau de danger de mort par électrocution qui y est suspendu. Ils se sont aussi accoutumés aux nuits de surtension, avec leurs éclairs qui zèbrent cette partie interdite d’accès. Virgil ferme les yeux. Les mêmes images de Cléa défilent devant lui, encore et encore…
— Virgil, on cherche à te joindre, déclare O en apparaissant depuis Paraxial.
— Sais-tu de qui il s’agit ? demande-t-il, pour la forme.
— L’appel est masqué, mais ce n’est pas difficile à deviner… Il soupire et acquiesce d’un signe de tête. Il met le casque sur son crâne et il se sent immédiatement soulevé du sol. Il s’incline lentement en arrière et se laisse glisser dans le monde virtuel.
Séparteur
Une statue de cristal est allongée sur un grand lit taillé dans un bloc de marbre blanc. On imaginerait plus cette représentation masculine sur un piédestal dans un musée que couché ainsi, à se reposer. Depuis de longues fenêtres horizontales placées juste en dessous du plafond surélevé de la pièce, les rayons pâles du soleil matinal descendent jusqu’à l’être évanescent. Tel un prisme, son corps diffracte la lumière, la change en arc-en-ciel et l’envoie danser sur les murs blancs. L’être de verre lève lentement son bras et avance sa main vers sa tempe endolorie qu’il entreprend de masser. Progressivement, ces doigts traversent la paroi translucide de son crâne pour disparaître dans la masse incolore de son cerveau. Dans celui-ci, trois formes géométriques virevoltent
10frénétiquement. Devenus invisibles, ses doigts les manipulent sans qu’on les voie : seuls les mouvements de son poignet et du dos de sa main trahissent l’opération en cours. Tout à coup, les formes s’emboîtent de manière imparfaite, tournent lentement sous ce nouvel assemblage avant de se détacher aussi subitement et de continuer leur essaim infernal. Elles s’immobilisent de nouveau dans une nouvelle composition improbable, pivotent doucement sur un axe voilé et se séparent encore.
Attraction, répulsion, séparation, alliance. Ce cycle occulte se répète dans des phases de plus en plus courtes, dans des mouvements de plus en plus rapides. Enfin, le trio s’est uni pour former un assemblage parfait. Celui-ci tourne sur lui-même en mouvements complexes et saccadés. Sa vitesse s’accroît jusqu’à devenir vertigineuse et produire un sifflement qui s’intensifie. L’ensemble devient une sphère vibrante. Soumise à des forces colossales, la bille produit une lumière astrale. À peine née, cette étoile meurt consumée par sa propre vélocité.
Il ne reste derrière elle qu’une minuscule sphère bleue, dépouillée de son enveloppe, suspendue comme une bulle dans le crâne de l’homme transparent. Un large sourire se dessine sur son visage… C’est la clef ! La bulle grandit, engloutit sa tête puis son corps puis croît jusqu’à inonder la pièce. Glamarian plonge dans Paraxial.
Pourquoi cette nostalgie ? s’étonne-t-il en essayant de saisir ce souvenir appartenant à un autre temps et à un monde depuis longtemps disparu. Ah, nous y sommes… Une comptine.
L’eau bleue inonde mon esprit
L’eau tourne et vrille dans mon crâne
Elle s’étire et se contracte
Se tord et se délie
Et emporté dans sa ronde
Je tourne moi aussi
Virgil descend lentement vers un minuscule îlot de sable. Ses pieds nus se posent sur un disque de pierre fortement érodé et éclaté en gros fragments. Autour de l’îlot, une mer sans profondeur court à l’infini. Une colonne d’eau s’en élève. La masse liquide s’affine pour former une silhouette.
— O, s’il te plaît, indique-moi la direction à suivre, lui demande-til poliment. D’un grand geste, elle fait émerger un petit chemin de sable. En deux enjambées, il l’a parcouru. En lévitation au-dessus de la surface miroitante, elle se déplace silencieusement. Elle fait un autre mouvement et un nouveau banc de sable prolonge le premier. Au bout de celui-ci, la silhouette d’une femme se matérialise. Bien que son visage soit flou, on y devine facilement les traits de Cléa. Elle ne fait plus beaucoup d’efforts pour se cacher. Et, pourquoi s’en faire ? Elle a tous les atouts en main !
— Bonjour, qui est-ce ? demande-t-il, pour la forme.
— Bonjour, c’est Cléa ! Allez-vous bien, Virgil ? Vous avez une mine affreuse, lâche-t-elle avec une pointe d’ironie. L’idée du voyage vous stresse-t-elle donc à ce point ? ajoute-t-elle cette fois-ci avec tous les accents de la sincérité.
— Vous savez, je n’ai pas encore… En fait, je veux dire que j’ai besoin de plus d’informations pour me décider. Le casque que je suis censé récupérer me semble différent de celui dont vous m’avez envoyé les plans. Tous deux savent bien qu’il s’agit d’une tentative grossière du jeune homme pour changer de sujet. Cependant, Cléa a l’air réellement surprise.
12— Oui ? Eh bien… il nous faudra effectivement l’examiner sur place, admet-elle après un moment d’hésitation. C’est vrai qu’il a sûrement été modifié… depuis le temps.
Elle réfléchit brièvement.
— Je suis contente que vous soyez aussi pointu sur le sujet. Cette attitude vous sied mieux, le complimente-t-elle avec un sourire doux et sincère.
— Le casque appartenait-il à votre père ? demande Virgil.
— Oui, effectivement. Avant de nous quitter, il a modifié son testament d’une manière tout à fait surprenante pour l’inclure dans mon héritage, laisse-t-elle échapper dans un murmure. Comprenezvous ? C’est pour cela que je vous rejoindrai sur Fhunka… pour découvrir ce qui s’est réellement passé. Sa disparition soudaine a laissé un bien trop grand vide dans nos cœurs et bien trop de questions sans réponses, souffle-t-elle tristement.
Pour un court instant, ils se taisent.
— Je suis désolé, toutes mes condoléances, déclare-t-il avec compassion tout en fixant ses pieds, embarrassé.
— Je vous remercie. Prolongeons cette conversation ailleurs, si vous le voulez bien ? Il vaut mieux être prudent.
Le ton paisible de la jeune femme calme provisoirement les inquiétudes du jeune homme.
— Oui, bien sûr.
Un monde différent apparaît devant lui. La mer est d’abord bue par le sable qui se transforme en carrelage constitué d’hexagones et de carrés en pierre. Éclatant les carreaux qui se trouvent sur leurs passages, des rangées de colonnes de style maure en émergent en grandes quantités. Enfin, en haut des innombrables piliers, des voûtes plafonnent le tout.
Dans une des allées de colonnades qui font maintenant face à Virgil, Cléa est assise en tailleur. Son torse nu et sa tête sont dissimulés par des drapés safran qui tournent à toute allure. Au milieu du tourbillon
13de tissus, seuls ses yeux sont visibles. Elle porte un pantalon bouffant de style arabisant.
— Cléa, comment avez-vous perdu vos souvenirs… qui me dit que je ne subirai pas le même sort, si cela tournait mal ? s’enquiertil, sur un ton incisif.
— Voyons, Virgil, quel raisonnement vous avez là. Nous ne sommes plus à l’âge des ténèbres pour que j’entende des bêtises pareilles. Vous êtes quelqu’un d’intelligent. Utilisez donc vos petites cellules grises, lui conseille-t-elle tout en tapotant sa tempe avec son index pour illustrer ses propos. Il sursaute et trouve que cette brimade est d’une grande injustice.
— Quoi ? Mais, c’est vous qui… proteste-t-il alors que la surprise l’empêche de finir sa phrase.
— Passons sur ce que j’ai dit, lance-t-elle avec une petite moue friponne pour l’amadouer.
— En tout cas, je ne passerai pas sur le fait que je n’ai pas encore accepté la mission, objecte-t-il d’un air le plus renfrogné possible. Vous n’aviez pas le droit de m’y forcer.
— Pas encore accepté ? Aurais-je mal compris… Elle examine, dans le creux de sa main, des informations qui y palpitent en bondissant dans tous les sens.
— Oui, c’est cela ! Vous avez déjà dépensé toute l’avance que je vous ai donnée. Vous avez donc accepté la mission, conclut-elle dans un verdict sans appel. Il blêmit et un silence pesant s’installe.
— Écoutez Virgil… Vous avez une mine affreuse et vous êtes à bout de nerfs, diagnostique-t-elle avec une douceur dans la voix qui atteste de son intérêt pour sa santé. Une bonne nuit de repos vous ferait le plus grand bien. Je vous promets que celle que vous passerez en vol sera une des meilleures que vous aurez eues depuis longtemps. Je parle du sommeil du juste ! Celui gagné, après avoir fait le bon choix… après votre départ, précise-t-elle d’un air entendu.
14Elle le regarde intensément et le stress de Virgil devient encore plus visible sur les traits tirés d’un homme qui n’en peut plus. Il penche la tête, autant pour acquiescer que pour avouer sa défaite.
— Il était convenu que l’avance versée couvrait l’achat de vos billets. Malgré tout, je viens de réserver le vol pour la lune de votre planète et celui du long courrier, le plus rapide dont on puisse rêver, qui vous conduira sur la lune de Fhunka. Et pour finir, celui de la navette qui vous déposera sur cette planète idyllique. Après un voyage d’à peine trois mois, vous serez arrivé en ce lieu paradisiaque. Quelques jours plus tard, je vous y rejoindrai. C’est la dernière chose que vous obtiendrez de moi avant le payement final, une fois votre mission accomplie. Refusez… et vous devrez me rembourser le tout, le défit-elle.
Il se rapproche d’elle et les foulards se mettent à tourner plus rapidement. Il plonge ses yeux dans les siens pour essayer de deviner ce qu’elle a derrière la tête. À son plus grand désarroi, il constate qu’elle ne laisse rien transparaître de ses émotions. Ce n’était pas ce qu’il recherchait, mais ses tentatives pitoyables pour la percer à jour la font sourire. À travers les foulards voltigeants, il entraperçoit ses dents d’un blanc éclatant. Il ne décèle aucune malice dans son expression paisible et amicale. Au moins, sait-il lire cela.
Soudain, Cléa et Virgil sursautent lorsque la foudre claque en faisant vibrer l’air autour d’eux. D’un geste souple, la jeune femme saute sur ses pieds. Abasourdis, ils constatent qu’un éclair fuse tel un missile dans leur direction. L’arc électrique éclate au passage plusieurs colonnes avant de s’écraser près d’eux dans un bruit étouffé d’explosion. Instinctivement, ils se courbent en plaçant leur bras devant leur visage pour se protéger du souffle, de la poussière et d’éventuels débris ; les voiles autour de Cléa se plaquent sur son torse, telle une armure de tissus. Lorsqu’ils se redressent, une colonne de fumée tourne lentement sur elle-même à l’endroit de l’impact. Une figure monstrueuse en émerge, telle une nouvelle définition du mot « cauchemar ». Haute de plus de trois mètres
15et d’une carrure impressionnante, l’être difforme est d’une pâleur cadavérique. Sa mâchoire disproportionnée, avec ses dents acérées qui dépassent par endroit, glace le sang. Virgil, pâle comme un linge et tremblant, voit l’horreur les fixer avec sa douzaine de petits yeux rouges remplis de haine. Il fait un pas dans leur direction. Spontanément, Virgil s’interpose entre la créature et la jeune femme. Il doute de la sagacité de son attitude. Aussi dérisoire que soit le rempart de son corps, il lui est plus insupportable d’en priver Cléa que de subir la sauvagerie de l’horreur incarnée qui se dresse devant lui. Tout à coup, dans un grésillement, apparaît une seconde silhouette éblouissante, plus petite, qui s’interpose entre eux et la vision d’épouvante. Son intensité lumineuse empêche de voir correctement son visage. On y devine pourtant un homme barbu, d’une cinquantaine d’années. L’homme tend résolument sa main. Le monstre difforme se fige un instant avant de faire un pas hésitant en avant. Soudain, dans un silence absolu, de prodigieuses ondes sonores jaillissent de la main du nouvel arrivant. Elles frappent violemment l’horrible créature. Touché de plein fouet, il est projeté telle une météorite. Brisant les colonnes de pierre qui se trouvent sur sa route, il disparaît au loin en laissant derrière lui une longue traînée de poussière, comme la queue d’une comète, ainsi qu’une quantité considérable de débris au sol.
— Je vous retrouve là-bas ! crie Cléa à Virgil. Il se retourne. Elle est déjà partie. Il se tourne vivement pour voir l’énigmatique barbu. Lui aussi s’en est allé. L’endroit est de nouveau calme. Les colonnes s’estompent une à une pour laisser place au local technique aménagé en appartement.
16Virgil est allongé sur le sol. Sous ses paupières fermées, ce sont les mêmes images qui se forment, encore et encore, et dans son crâne les mêmes idées qui tournent comme des locomotives lancées à un train d’enfer.
— Je donnerais n’importe quoi pour que cela s’arrête, se plaint-il tout haut dans la pièce vide. Accepter cette mission est sûrement le seul moyen de nettoyer mon organisme de ses cauchemars. O, prépare mon départ. Finalement, j’y vais…
17
Tu dors et tes songes
S’envolent aux tournants
Bondissant sur un battant
S’accrochent aux vents
Ils s’étirent pour tromper
Le noctambule lève le nez
Il croit voir un nuage
Le songe l’a bien trompé
Et, sur les yeux d’un enfant sage
ou bien d’un nouveau-né
Il vient doucement se poser
Sous ses paupières, se glisser
C’est un rêve en présent
Un doux rêve d’enfant
Que tu lui donnes gentiment
Ce présent est un songe
2 — La lune qui suinte le rêve
VIRGIL AVANCE dans un long couloir froid et sans âme. Déambulant au sein du spatioport lunaire en orbite autour de sa planète natale ; il en avait emprunté tant, et tellement similaires, qu’il a la fâcheuse impression de tourner en rond. Enfin, il débouche sur le hall central. Il parcourt l’endroit du regard. C’est une grande salle d’attente. À son centre, quelques voyageurs s’entassent devant un comptoir en acier zingué. Un robot barman avec ses six bras tentaculaires y sert des boissons. Malheureusement, aucun des clients ne peut s’asseoir à l’une des petites tables rondes disséminées autour du comptoir puisqu’elles sont toutes occupées par des employés du satellite. Bizarrement, ces derniers ne consomment rien. Si les tables n’ont pas de chaises, c’est que les techniciens n’en ont pas besoin. En effet, ils sont suspendus par le dos à un caisson, lui-même fixé par un bras métallique. Le bras est accroché à un des rails aériens qui quadrillent chaque mètre carré des plafonds du complexe.
Virgil croit se souvenir qu’on lui avait dit qu’ils se nomment des rêveurs. Cela aurait un rapport avec les brumes qui courent sur cette lune,
leur lieu de travail. À l’époque, il n’avait pas vraiment compris l’explication et ne se souvenait pas avoir demandé qu’on éclaire sa lanterne. L’accoutrement des techniciens est aussi sale et usé que s’ils revenaient d’un champ de bataille. Un casque stahlhelm renforce cette impression de tenue militaire. Sous leur casque, une visière intégrale ferme le tout hermétiquement. Au travers de celle-ci, on entraperçoit un masque respiratoire d’où sort un long tube flexible relié au caisson dans leur dos. Une cape en cuir, couvrant leurs épaules et omoplates, est maintenue par deux attaches justes sous leur col droit renforcé. Un grand tablier en cuir, qui semble recouvrir un plastron en métal, apparaît sous un manteau long à double boutonnage en croisé. La plupart des rêveurs ont laissé leur pardessus ouvert. Ils en ont aussi remonté les deux pans avant pour accrocher les extrémités un peu plus haut sur le vêtement. Ils portent des pantalons garance en toile plastifiée. De grosses bottes de spationaute, fermées par de larges bandes velcro, complètent leurs combinaisons. Bizarrement, leur accoutrement dépareillé leur donne une allure grotesque et inquiétante à la fois. Virgil remarque avec dégoût diverses formes ésotériques glissées le long de leurs bras. Elles passent au travers des tubes flasques semi-transparents qui relient leurs caissons aux paumes de leurs mains gantées. Malgré lui, l’image répugnante qui vient à l’esprit du jeune homme est celle de caillots de sang géants sillonnant des veines difformes. Même lorsqu’ils apparaissent dans leurs mains, il est impossible de deviner à quoi ces objets étranges peuvent servir. Les rêveurs, quant à eux, les regardent d’un air absent avant de les laisser repartir vers leur caisson.
20Virgil se laisse porter par le tapis roulant qui se traîne péniblement dans un couloir reliant le cœur du spatioport à une des rampes de lancement. De chaque côté, de longues baies vitrées offrent un panorama saisissant de la Lune. À l’extérieur, la totalité de la surface de l’astre est recouverte de gros câbles entremêlés. Suintant de ceux-ci, de curieuses brumes montent de l’enchevêtrement touffu. Un court instant, elles restent suspendues, avant de s’élancer dans des courses folles à la surface de la lune informatique. À force de regarder, il distingue aussi des formes aux couleurs passées s’élever du sol en se tordant et en s’étirant. Au loin, des êtres bien réels, des rêveurs, semblent se débattre entre les amas de câbles et les formes vaporeuses montant des brumes.
— Trop de données, murmure Virgil entre ses dents. Cette pauvre vieille lune en est pleine à craquer !
Soudain, un grand nombre d’images et de vidéos s’élèvent. Lentement, elles se mettent à tourner. Il tourne la tête et comprend l’ampleur du phénomène. Le spatioport tout entier est dans l’œil d’un gigantesque cyclone numérique. Ce dernier est constitué de strates cylindriques qui ont le spatioport pour axe central. Ce phénomène offre un spectacle d’une grande beauté et d’une majesté intimidante. En voyant le cyclone se déplacer, Virgil ne peut réprimer un frisson. Voilà à quoi mène de lire trop de fables abracadabrantes sur ce genre d’anomalies. Ses colossales parois viennent à la rencontre du couloir où il se trouve. Lorsque les fichiers qui le composent passent au travers de la première baie vitrée, ils émettent un petit grésillement et ralentissent leur course. Une fois dans la passerelle, les vidéos qui étaient restées muettes dans le vide spatial sont enfin libres de brailler leurs contenus cacophoniques. Au contact de l’air du couloir, certaines des images, jusque-là figées, s’animent tandis que d’autres se changent en hologrammes. Une fois ressorties de la passerelle, pour rattraper le temps perdu, les particules du cyclone reprennent de plus belle leurs courses folles.
21Tout à coup, une voix attire son attention. Sa clarté et sa force la font émerger de la masse discordante. Malheureusement, à cause du flot qui gronde autour de lui, il ne parvient pas à en identifier la source. Pas de doute sur un point cependant : il s’agit d’une jeune fille dont les intonations sont proches de celles de Teri.
— Il m’a confiée à la bibliothécaire… elle est gentille, mais ce n’est pas pareil. Traquant la voix qu’il pense familière, Virgil se tourne dans le mauvais sens et la vidéo passe dans son dos.
— Oui, il est parti ! J’espère qu’elle sait ce qu’elle fait, lance-t-elle sur un ton inquiet. Il n’arrive pas à croire que ces mots étranges sont ceux de sa petite sœur. De plus, sa raison rejette le support contre nature sur lequel ils voyagent. Au moment où il fait volte-face, ils fuient la passerelle.
— Teri ? s’exclame-t-il bien qu’il sache pertinemment qu’elle ne peut pas l’entendre. Maintenant que la vidéo qui la porte est hors du spatioport, la voix s’est éteinte dans le vide glacial. Perplexe, Virgil se laisse flotter sur le tapis qui l’emmène vers une porte au-dessus de laquelle le mot cryogénisation clignote en blanc sur fond rouge.
Parmi les myriades d’étoiles vibrantes d’énergies et les innombrables nébuleuses qui s’étirent en combinaisons de couleurs grandioses, un rayon perce le néant. Est-il si lent ou si rapide que personne ne le voit percer le vide ? Traverse-t-il l’univers plus vite que la lumière ou prend-il une éternité à ne pas s’élancer ? La vérité c’est qu’il glisse dans une réalité qu’il effleure à peine. La vitesse qu’il a acquise lui donnerait l’inconsistance d’un songe pour qui viendrait à croiser son chemin.
22C’est un vaisseau qui ressemble à une libellule. D’ailleurs, son nom est l’Odonata, puisque quelques ingénieurs fantasques avaient déployé assez d’effort pour que l’appareil ressemble à l’insecte. Il est constitué de caissons en verre attachés en file indienne derrière un module de pilotage ovoïde. Quatre grandes ailes membraneuses sont attachées à la base de cette tête et repliées sur le reste du corps. La surface de sa coque est descendue à une température qu’aucun instrument ne saurait mesurer. Seule la fragile bulle temporelle dont elle s’est nimbée l’empêche de s’abîmer sur les écueils du temps qui affleurent à la surface du présent.
À travers la brume glacée courant sur les hublots de sa tête ovale, un œil aiguisé pourrait discerner l’équipe de robots s’attelant au bon déroulement du trajet. Et au travers du givre couvrant les parois de son caisson individuel, on pourrait entrevoir Virgil, immergé dans un liquide de cryogénisation, bleu et visqueux. Souffle de vie en suspend, il reste figé, le cœur pris dans le bloc de glace qu’est devenu son corps ; plongé dans un sommeil dont les rêves disparaissent, aux songes qui s’estompent. Il n’y a pas eu de témoins à sa lutte, pas plus qu’à son interminable chute.
Lorsque la libellule frôle des mondes devenus concaves, ses occupants s’agitent en accéléré. Ils sont l’exact opposé des passagers immuables du vaisseau. S’ils leur venaient à l’idée de lever le bout du nez, braquant leurs regards sur un ciel étoilé, ils ne percevraient que le léger frisson d’une illusion déjà passée.
À présent, l’Odonata survole un port baignant dans la brume matinale. Des navires marchands y attendent que l’effervescence du nouveau jour les prenne d’assaut avec sa cohorte de matelots et son flux de marchandises. Leur bois craque tandis qu’ils tanguent nonchalamment
23sous l’impulsion des vaguelettes qui clapotent sur leurs coques et sous les jetées. Au pied d’un mur que surplombe une maison cossue et au milieu du fatras – laissé la veille par les ouvriers –, se trouve un chat dressé sur ses pattes arrière. Il porte une capeline et une casaque de mousquetaire cramoisie ornée d’un gros trèfle en velours noir cousu de fils d’or. Du paletot, dépasse une chemise ample au col brodé et aux manches à frou-frou. Son pantalon bouffant noir disparaît dans des surbottes en cuir noir, bien cirées. Avec sa rapière, il tient en joue une famille de souris vêtue très modestement. Papa souris s’est interposé entre le prédateur et les siens. Tout en barrant le chemin avec l’épée qu’il tient dans sa pâte avant gauche, le félin fait mine d’aller à gauche. Pressés par leurs parents, les souriceaux se déplacent en groupe serré vers sa droite. Jouant avec son futur repas, le sale matou pousse un feulement belliqueux et sort les griffes de sa patte droite, tout en l’agitant d’un air menaçant. Les petits rongeurs sursautent et reviennent précipitamment au centre. Ils sont coincés entre la rapière touchant le mur derrière eux et les griffes tranchantes s’agitant frénétiquement. À tout moment, chacune de ces armes pourrait s’abattre sur eux pour leur ôter la vie. Le carnassier se lèche déjà les babines en regardant avec convoitise leurs petites cuisses dodues. Il se moque éperdument qu’elles tremblent d’une terreur indescriptible. Les oreilles ultra-sensibles de tous les protagonistes ne manquent pas de se dresser alors qu’un son parmi les plus étranges emplit l’air. Simultanément, ils lèvent la tête et sont stupéfaits de voir voler au-dessus d’eux ce qu’il ne pourrait décrire autrement que comme une libellule géante. Malgré la brume, elle paraît étonnamment nette aux yeux du matou hypnotisé par les reflets métalliques chatoyants qui courent le long de son corps féérique et qui se reflètent sur ses iris luisants. L’engin semble en suspens dans l’air frais du matin.
24Sans réfléchir davantage, Papa souris saisit sa chance ! Avec une agilité stupéfiante pour un petit animal aussi bien en chair, il passe sous la rapière de son ennemi et bondit gracieusement. Il atterrit sur l’extrémité d’un chevron posé sur un tréteau. L’autre extrémité du morceau de bois dépasse d’un second support, tout près. Décontenancé par autant d’audace de la part d’une proie dont il imaginait déjà la délicieuse texture sous ses crocs, le félin fait un bond en arrière. D’un coup sec du pied, Papa pousse le demi-bastaing qui glisse de son support. Dorénavant, la pièce de bois ne repose plus que sur le second tréteau. Pour une fraction de seconde, elle reste inexplicablement immobile. Les parents souris retiennent leurs souffles. Elle vacille enfin sur ce pivot. L’extrémité la plus proche du Papa s’élève rapidement dans les airs alors que l’autre vient heurter le sol pavé dans un bruit sourd, juste entre les jambes de leur adversaire. Le chat n’y prête déjà plus attention, car il est de nouveau hypnotisé par le spectacle de l’engin dans le ciel. Ses yeux écarquillés et remplis d’émerveillement ressemblent à deux globes de verre reflétant le voile de lumières qui drape la coque frigorifiée.
Papa lance un regard complice à Maman. Aussitôt, elle protège les petits souriceaux dans ses bras et se plaque contre le mur derrière elle. Sans attendre, son mari fait un grand saut en hauteur et retombe de tout son poids sur la partie du chevron pointant vers le ciel. Le second tréteau fait alors office de levier tandis que l’extrémité qui repose au sol remonte d’un coup. Elle vient frapper violemment le chat dans l’entre-jambes. Il reste pétrifié par la surprise. Pris totalement au dépourvu, il regarde sans réagir Papa faire un petit saut pour retourner sur le tréteau. Aussitôt, l’extrémité qui avait frappé le chat retombe sur les pavés.
La famille de souris retient son souffle, prête à subir les foudres du vilain matou. Ce dernier pousse enfin un cri déchirant qui aurait fendu le cœur d’un vieux bouledogue acariâtre. Le changement d’attitude est dramatique. De sa posture dominatrice et arrogante, il se retrouve
25maintenant plié en deux, haletant. Il presse une de ces pâtes avant contre ses parties génitales meurtries tandis que l’autre se sert de l’épée comme d’une canne, pour ne pas tomber. Pourquoi tant de haine ? semblent demander ses yeux pitoyables à travers un voile de larmes. Malheureusement pour les minuscules mammifères, trop peu de temps passe avant que la peine dans le regard du félin ne laisse place à une fureur hystérique. Toujours plié en deux, il agite avec hargne son épée en direction de Maman et de ses souriceaux. Comme il aurait aimé être juste un peu plus près et les tailler en pièces… et comme il écume de rage de se sentir impuissant en ce moment, incapable de bouger. Bien sûr, il sait que la douleur va refluer. Alors sonnera l’heure de ma vengeance ! Et alors, ce sera la souffrance de Papa qui sera insupportable ! Oui, cela ne rendra que plus savoureux le moment où leurs petits os craqueront sous mes crocs. Alarmé par cette folie meurtrière, Papa jette un regard paniqué à Maman. Malheureusement, elle est tout aussi désemparée que lui. Cela le terrifie d’autant plus qu’il a toujours pu compter sur l’aptitude qu’elle avait de garder la tête froide, en toutes circonstances. Son calme naturel est une constante sur laquelle on pouvait s’appuyer. Cependant, vu la gravité de la situation, ils sont tous les deux complètement désarmés. C’est alors que Papa remarque un gros ballot de marchandises, enfermé dans un filet de cordes et suspendu juste au-dessus d’eux. Sans hésiter, il prend de l’élan et s’envole. De toutes ses forces, il étire son petit corps grassouillet avec le filet en point de mire. Dans son effort pour agripper les cordes, ses pattes avant battent énergiquement l’air. Il les rate de peu et retombe vers le tréteau que son derrière heurte au passage avant de s’écraser douloureusement sur le sol pavé. Ses yeux larmoyants, le matou ne lui prête aucune attention alors que son épée ne cesse de battre l’air tout en se rapprochant dangereusement de sa chère famille.
26Papa adresse un regard rassurant à Maman pour lui insuffler du courage… et cela marche ! Maman sort de son sac à main un énorme rouleau à pâtisserie. Elle est prête à en découdre. Elle bondit et assène un terrible coup de sa matraque improvisée entre les yeux du vaurien. L’abject félin feule de douleur, chancelle et tombe en derrière. Papa se relève en frottant brièvement son derrière et son dos endolori. Avec une détermination farouche, il regarde le ballot qui trône, là-haut. Il prend son élan, cette fois-ci depuis le sol froid et humide. Il fonce vers le tréteau et file tel un éclair sur sa pente. Il s’élance dans un bond qui paraît prodigieux pour un être aussi petit. Surpris par la vitesse avec laquelle il arrive dessus, sa tête manque de heurter les cordages du filet. Heureusement, ses minuscules doigts s’y agrippent et ne lâchent plus prise.
Sans attendre, il grimpe aussi vite que ses petits membres le lui permettent. Une grosse corde relie les quatre extrémités du filet à une grue rudimentaire, en bois. Il plante ses longues incisives dans la corde qu’il entreprend de cisailler en toute hâte. Mû par l’énergie du désespoir, il ne lui faut pas longtemps pour réduire une section de la grosse corde en une fibre minuscule et dégoulinante de bave. L’ensemble ne tient plus, littéralement, qu’à un fil. En contrebas, Maman pousse un petit couinement d’alarme alors que l’infâme bête, qui a retrouvé son souffle, prend du recul pour l’assaut final. À bout de force, Papa n’a plus le temps de couper le dernier bout élimé. Il bondit et retombe de tout son poids sur le ballot. Le fil cède dans un claquement sec. Par réflexe, Papa agrippe le morceau de corde resté accroché à la grue.
Le ballot en chute libre attrape l’extrémité du demi-bastaing pointant vers le ciel et l’entraîne avec lui ; le tout s’écrase avec fracas sur les pavés du port. L’autre extrémité du chevron se relève si violemment qu’elle devient une catapulte qui projette leur agresseur dans les airs. Accompagné d’un hurlement de douleur, il retombe dans l’eau du port, produisant une belle grande gerbe d’écume ! Des
27bulles remontent à la surface, mais aucun animal à fourrure n’en remontera. Papa se laisse retomber. Son derrière rebondit tour à tour sur les débris de caisses éclatées et les sacs de jutes éventrés… jusqu’à rejoindre enfin la terre ferme. Il se précipite vers Maman qui l’accueille à bras ouverts. Devant leur progéniture gênée, ils frottent joyeusement leurs museaux l’un contre l’autre. Il serre ensuite ses enfants très fort et très tendrement. Leur famille étant saine et sauve, les parents pressent leurs petits de monter sur un bateau marchand en partance pour de nouveaux horizons. Il est grand temps pour leur famille de quitter cette ville devenue décidément bien trop dangereuse. Le reste du voyage dans le garde-manger sera un délice. Insensible aux drames qui se jouent sur sa route, la libellule poursuit sa course solitaire. Depuis qu’elle a été catapultée par un accélérateur de matière, les forces conjuguées du temps et de l’espace semblent devoir se soumettre à sa progression irrésistible. Pourtant, à l’approche de sa destination, ses ailes se déploient, ce qui entraîne un formidable ralentissement. La réalité rattrape l’engin. Réclamant son dû pour ce voyage anormal, elle n’a aucune patience : dans un crépitement bleu électrique, elle consume promptement les ailes hyalines à la façon d’une chenille rongeant une feuille. Elles ne laissent derrière elles que leurs armatures, feuille morte désagrégée par le froid hivernal. Ces fines structures finissent par s’effriter, elles aussi, en laissant derrière elles une traînée qui s’étire à l’instar de la queue d’une comète.
Les articulations de Virgil le font horriblement souffrir. Incapable de bouger, il reste ainsi prostré, courbé au-dessus du lavabo. Ses pieds sont recouverts de chaussons jetables, couleur bleu ciel. Malgré la couverture isotherme matelassée jetée sur ses épaules, il gre-
28lotte. Au prix de gros efforts, il lève la tête. L’image que lui renvoie le miroir au-dessus du lavabo lui glace le sang. Ses cheveux hirsutes sont blancs comme neige ; son visage tout ridé. Il regarde ses mains tremblantes et flétries. Quelque chose a dû mal tourner. Comment peut-on vieillir de cinquante ans lors d’un voyage qui n’a duré que trois mois ?
Au bout d’un moment, des gouttelettes tombent de ses cheveux en train de dégivrer. La crème qu’il a appliquée sur son corps commence à faire effet : sa peau blafarde reprend progressivement des couleurs. Par contre, le souvenir de l’instant où il s’est vu en vieillard ne partira pas aussi facilement. Puisqu’il n’y a nulle part où accrocher ses vêtements, ils traînent par terre. Cette salle d’eau ressemble plus à un placard à balais qu’à autre chose.
Virgil attrape des ciseaux qui sont accrochés au mur par un long câble en acier pour qu’on ne les vole pas. Il entreprend de couper ses cheveux. Sous les lames, ils craquent autant que de la paille de fer. Il les raccourcit jusqu’à obtenir une boule à zéro. Puis, il saisit une tondeuse, elle aussi accrochée au mur, et entreprend de raser sa barbe naissante. Il est si content du résultat qu’il décide de se raser complètement la tête. Il applique une nouvelle couche de la pommade apaisante sur son visage et sur son crâne.
Le résultat le laisse perplexe. De la vapeur, montant du robinet d’eau chaude laissé ouvert, recouvre progressivement de buée l’image intrigante. Il tend la main et frotte la surface froide et humide pour y faire réapparaître son image. Incrédule, il touche sa réflexion pour s’assurer que c’est bien lui. Un sourire béat, enfantin, se dessine enfin sur la figure de ce nouvel homme.
29La Lune est un îlot de forêts luxuriantes
Un jardin de fleurs aux odeurs enivrantes
Avec des fruits jamais vus jusqu’à présent
Des couleurs insensibles au passage du temps
Les pluies arrosent son sol doucement
Les racines y poussent lentement
Cet endroit enchanteur peut encore révéler
Les plus belles choses qu’on puisse imaginer
Mais si en levant les yeux vous ne voyez pas tout ceci
C’est qu’en fait ces merveilles n’existent que pour lui
3 — Le village de pêcheurs
S’IL ÉTAIT POSSIBLE d’embrasser du regard l’ensemble du cosmos, il se révélerait dans toute sa gloire : myriades de planètes, étoiles brûlant l’énergie pure, nébuleuses se dilatant à l’infini, trous noirs avalant avidement des milliers de planètes et d’étoiles pour les recracher — dans un faisceau grandiose de particules — en nouvel amas, galaxies tentaculaires dansantes dans un océan de matière noire. Bien sûr, à l’échelle humaine, rencontrer un corps céleste dans une telle immensité est extraordinaire. À travers les hublots, les visages des passagers de la navette reflètent donc leur fascination alors que l’horizon de Fhunka s’étire à mesure qu’ils s’en approchent.
Cependant, le spectacle le plus fascinant est caché à leurs yeux. Dans la thermosphère de cette planète, une masse sombre pivote sans bruit sur son axe, ses facettes miroitant au passage de l’engin. C’est un œil énorme braqué sur eux. Celui-ci leur est voilé comme si une paupière le recouvrait. Et tant mieux qu’ils soient empêchés de le voir, car ce qui apparaît au fond de sa pupille géante révèle
bien plus de choses qu’ils ne sauraient supporter sur l’ampleur de la tragédie qui se joue ici.
— O, un jour ou l’autre, il faudra bien que j’y retourne, déclare Virgil en réfrénant des tremblements en repensant au monstre qui les avait attaqués sur Paraxial. Autant crever l’abcès tout de suite. Protège-moi au maximum… mais sans trop attirer l’attention, quand même. Au moment où il plonge dans le monde virtuel, un choc sourd fait vibrer l’air, lui apprenant qu’O vient de l’enfermer dans une bulle protectrice. À l’extérieur, c’est une sphère métallique couverte d’une multitude de pointes acérées et enfouie à un tiers dans le sol. À l’intérieur, c’est un nid douillait où il flotte au sein des informations fournies pas Cléa. Tel un enchevêtrement de fils de soie qui glissent les unes sur les autres, les données tapissent la paroi interne de ce cocon. De temps en temps, certaines se détachent langoureusement du mur et font mine de s’enrouler autour de lui. Mais, elles retournent bien vite vers les fils cryptés. Virgil a l’impression de nager dans un océan de mots.
— S’il te plaît, fais-moi un résumé de ce que tu trouveras sur Fhunka et ses habitants. Et je t’en prie, ne parle pas trop fort, plaide-t-il d’une voix enraillée. J’ai toujours cet affreux mal de crâne. O apparaît, suspendue dans le vide. Elle est vêtue d’une robe faite d’une multitude de petites plaques de métal savamment imbriquées avec un slogan publicitaire imprimé sur le buste du vêtement.
— Ça, c’est nouveau ! Aurais-tu enfin réussi à te faire parrainer ? s’étonne-t-il, moqueur. O lui jette un regard furibond.
— Tu n’as pas assez de crédits pour te payer mes services, rétorque-t-elle d’un ton cinglant. C’est ça… ou je m’en vais. Que choisis-tu ?
32Le visage de Virgil se crispe et il secoue la tête de dépit. Il regrette de l’avoir vexée. O a maintenant l’air très satisfaite.
Elle place ses mains devant son ventre, de sorte que chaque doigt touche son équivalent sur l’autre main. Elle se tient très droite, avec ses épaules affaissées et un peu en arrière tout en respirant profondément pour emmagasiner le maximum d’oxygène. Elle se concentre et son corps se durcit. Ses yeux se vident puis deviennent entièrement bleus. Malgré tout, elle affecte sans faillir cette apparente détente à l’image d’une danseuse qui, en plein effort, rayonne de grâce et de légèreté. Elle écarte lentement les mains… Leur environnement frémit, vibre doucement puis plus intensément. Telle une pierre lancée sur la surface d’un lac placide, des cercles concentriques s’y forment.
Majestueusement, elle déploie ses bras telles les ailes d’un aigle. En réponse, les cercles deviennent des vagues impétueuses agitant le flot d’informations. Secouées de spasmes, ses mains se contorsionnent et se tordent successivement dans des postures aussi étranges que délicates. De grandes vagues montent et roulent au milieu du chaos qui fait rage sur les parois. De la masse bouillonnante, des colonnes composées de lettres s’élèvent de plus en plus haut. Soudain, un geyser jaillit et vient frapper O à la tempe. Virgil hoquette, effrayé. Il avance résolument sa main… avant de se rétracter. Elle a toujours assuré que cela ne lui faisait pas mal. Pourvu qu’elle dise vrai.
Bien sûr, chaque fois qu’il faisait ce genre de requête, il savait ce à quoi il l’exposait et se sentait coupable. Sous la pression, O pivote un peu sur le côté. Le geyser finit par traverser son crâne et en ressort par l’autre tempe. Le flot poursuit sa course jusqu’à rejoindre la paroi de la sphère, formant ainsi un lien ininterrompu reliant deux points opposés du globe en passant par la tête d’O. L’afflux d’information accroît encore son débit alors qu’il semble à présent plus avalé et recraché par le cerveau d’O qu’il n’est projeté de force
33contre elle. Effectivement, elle assimile avidement tout ce qu’elle peut trouver sur le sujet demandé. Virgil voit les images et les mots qui défilent dans son esprit se refléter dans ses yeux noyés sous les océans sans fond de Paraxial. Elle ouvre la bouche sans qu’aucun son n’en sorte. Pour un temps, elle reste ainsi tandis que le jet réduit son débit. Le tout finit en une fine pluie d’été, aquarelles de lettres diffuses, qui mouille tout son corps. Au moment où elle commence son résumé, l’iris de ses yeux retrouve leur couleur naturelle :
— Fhunka est la troisième planète d’un système qui en compte huit, l’informe-t-elle d’une voix calme et monocorde. Cet astre est recouvert d’un immense océan dont la surface est grêlée de multitudes d’archipels composés presque exclusivement d’îles vierges. O agrémente ses propos d’images qui apparaissent et disparaissent au gré de sa lecture. Il y voit des lagons merveilleux, des plantes exotiques, des plages sauvages, des oiseaux au plumage multiflore… Si le va-et-vient des images est trop rapide pour qu’il ait le temps de les admirer, il ne lui en fera aucun reproche. De toute façon, dans cet état, elle ne m’entendrait sûrement pas.
— Ses fonds marins abritent une faune et une flore riches d’une grande variété. Les aqurifs sont l’espèce indigène de cette planète, mais quelques humains s’y sont aussi établis. Ces derniers vivent principalement sur l’île appelée Ronnowak et, avec la permission des aqurifs, ils y ont fondé la ville du même nom. L’image qui se matérialise devant eux représente l’entrée d’un petit village. Il y est planté un panneau en bois délavé par les intempéries où est écrit : Ronnowak.
— Il y a une quinzaine d’années, une cohorte milicienne a débarqué sur Fhunka. Selon des rapports de l’époque, le kentarch de celle-ci faisait courir le bruit qu’il ne s’agissait que d’une courte escale pour se ravitailler en eau potable et en vivre. Mais cette halte s’est éternisée et il est devenu clair qu’ils ne repartiraient jamais.
34Suivant leur doctrine officielle, la milice devait se cantonner à la protection de la population humaine de cette région éloignée du cosmos. Cependant, il n’aura pas fallu attendre longtemps avant que leur présence n’engendre un nombre assez considérable d’intrigues.
O revient complément à elle.
— Voilà le résumé de ce qu’il y a de plus marquant à ce sujet. Il semblerait qu’il n’y a pas beaucoup plus à découvrir… Souhaites-tu tout de même que je pousse mon investigation plus loin ? demande-t-elle avec une once d’anxiété courant à la surface de son timbre chaude.
— Non, c’est assez pour l’instant, la rassure-t-il. Je sais combien cela te coûte… surtout avec les défenses poussées au maximum. Après tout, on ne reste pas longtemps. J’embarque le casque et je file illico presto ! Trois mois à l’aller, pareil au retour et tout cela pour tout juste une semaine sur place, lance-t-il en secouant la tête de dépit. Enfin, ce n’est pas grave. C’est sans doute le boulot le mieux payé que j’ai jamais eu, ajoute-t-il, hésitant.
— Oui, probablement, concède O d’un air peu convaincu.
— Heureusement, avec les carnets du magister Clinton transmis par Cléa, nous avons une source d’information précieuse sur ce qui nous attend là-bas, déclare O avec optimisme.
D’un claquement de doigts, Virgil fait apparaître un des carnets qu’il n’avait pas encore consultés. Sa couverture en cuir cramoisie est engravée du mot « Aqurifs » aux lettres calligraphiées ornées d’arabesques rehaussées de lignes dorées pour en accentuer l’effet de relief. La couverture reflète la révérence de l’auteur pour le sujet traité. De plus, le très grand soin apporté à la réalisation de l’ouvrage en général ne laisse planer aucun doute quant à la valeur de son contenu.
Il tourne les pages holographiques aussi délicatement que s’il agissait d’un parchemin millénaire pouvant s’effriter sous ses
35doigts. Le magister a réussi à imprimer une délicatesse touchante dans chaque illustration. Quelle que soit l’image où il pose ses yeux, Virgil est émerveillé… Inséré au milieu du carnet, il découvre une feuille volante. L’aquarelle d’un aqurif recouvre presque la totalité de sa surface. En haut à droite de l’illustration, le magister Clinton y a apposé une note manuscrite, à l’encre de Chine. Au moment où Virgil braque ses yeux sur l’annotation, O la lui lit au creux de l’oreille :
— Qurifach est un sage parmi les sages. Au fil du temps, nous sommes devenus proches. C’est lui qui m’a permis d’approcher son peuple fascinant et leurs incroyables vaisseaux-cités. Alors qu’il replace la feuille au milieu du livre et s’apprête à reprendre son examen de l’ouvrage, quelque chose attire son attention. Distrait de la lecture qu’elle lui fait, il détourne son regard de Paraxial, presque malgré lui. Tour à tour, les images et les mots puis la sphère protectrice elle-même disparaissent ; brume virtuelle dissipée sous la lumière crue de la réalité. À l’extérieur, le paysage est d’une beauté à couper le souffle. Loin en dessous d’eux, une large traînée de nuages forme une piste d’atterrissage que les vents paresseux laissent tranquilles. La navette fait mine de vouloir y atterrir ; frôle un temps la couche vaporeuse puis la transperce. Pendant un court instant, tout n’est que blancheur et coton autour d’eux. Elle émerge de l’autre côté en arrachant des volutes floconneuses qui virevoltent brièvement autour de ses ailes avant de rester à la traîne. Apparaît alors dans toute sa splendeur la mer immense qui emplit de ses eaux limpides la totalité de leur champ de vision. Atténuant la monotonie de cette immensité bleue, elle est grêlée d’une multitude d’archipels. Bien qu’il vienne d’admirer les illustrations fournies par O, rien ne pouvait le préparer à la magnificence des lagons dont les fonds marins sont visibles sous les eaux claires. Ces anneaux vert-bleu enlacent les îles, mimant une danse aquatique rythmée par les vagues. Vue d’ici, l’écume de celle-ci dessine sur les
36plages des tambourins frémissants. Son esprit se perd dans cette scène émouvante.
Le vaisseau vire et Virgil découvre toute la splendeur d’une île bien plus large que les autres, mais qui cependant semble bien petite comparée à l’immensité bleue omniprésente. Ronnowak, enfin ! Cette ville est beaucoup plus grande que ce que les rapports laissaient entendre ; et une urbanisation sauvage la fait ressembler à une grosse pieuvre. Le vaisseau vire pour se placer dans l’axe d’un aéroport situé à l’autre bout de l’île. Serait-il possible que leur fret intergalactique doive également transiter par cette piste usée jusqu’à la corde flanquée de cette tour de contrôle branlante ?
Au fur et à mesure que la navette se rapproche du sol, les détails s’y affinent. Virgil distingue d’abord des bâtiments puis des véhicules et enfin des habitants qui s’agitent tels des fourmis. Tandis que l’engin descend, il tente d’apercevoir le visage des personnes qui défilent en contre bas dans une tentative futile d’en mémoriser le plus possible. Alors que leur vaisseau décélère, les puissants réacteurs de l’engin poussent violemment sur le côté les palmiers en contrebas.
Un peu plus loin, il y a une rizière où travaille une jeune femme asiatique. Elle essuie du revers de sa manche la sueur qui perle sur son front délicat alors qu’elle est affairée à planter de jeunes pousses. Elle ne semble pas avoir entendu le vaisseau qui arrive dans son dos.
Celui-ci n’est plus qu’à quelques centaines de mètres lorsqu’elle remarque l’ombre de l’astronef qui file à toute allure sur le sol devant elle. Elle se relève et tire ses épaules en arrière tout en tenant sa taille pour se détendre. Elle suit d’un regard amusé l’ombre qui court au loin. Soudain, le bolide la dépasse dans un vacarme assourdissant. La jeune femme entoure son corps dans ses bras et se plie en deux pour se protéger de la violente bourrasque.
37Le souffle des turbines arrache son chapeau de paille conique et l’emmène haut dans les airs. Une barrette finement ciselée maintient fermement ses cheveux noirs de jet dans un chignon. Les deux longues mèches sur ses tempes s’agitent vivement. Amusés, ses grands yeux en amande, verts et limpides regardent s’éloigner l’engin. Alors que son chapeau retombe au sol, un sourire radieux illumine son visage. En touchant l’eau de la rizière, une légère fumée s’élève du cône en paille lorsque les petites braises allumées par la chaleur des réacteurs sont noyées. La jeune femme va le chercher et retourne travailler. Un large sourire dévoile toujours ses dents d’une blancheur éclatante. Elle a été épargnée du vacarme insupportable, étant sourde de naissance.
Rivetée sur le béton armé érodé, une plaque de métal rouillée porte l’inscription : « Porte Nord de Ronnowak ». Ainsi est identifiée l’arcade devant laquelle Virgil se tient. De là, il peut apercevoir, à bonne distance, les premières habitations en périphérie de la ville. Résolument, il tente une nouvelle fois de la franchir alors que ses multiples tentatives précédentes se sont toutes soldées par un échec cuisant. Mais rien n’a changé : son corps refuse de passer l’obstacle. Pris d’une phobie incontrôlable, ses genoux s’entrechoquent violemment, ses phalanges sont blanchies par ses poings serrés et sa mâchoire crispée par la contrariété. En lutte avec lui-même, il frémit de rage. Des gouttes de sueur perlent déjà sur son front brûlant. Le simple fait de lever sa jambe pour faire un pas en avant lui demande un effort considérable. Il n’aurait pas fourni moins d’effort s’il avait eu à lutter contre une forte marée. Et malheureusement, le courant est trop fort.
38Il est pris de vertige. Il se sent brutalement repoussé en arrière. Un colosse invisible vient de pousser ses épaules. Ses talons décollent du sol. Il tombe à la renverse, au ralenti. Sa tête est la première à heurter violemment le sol avant que le reste de son corps ne subisse le même sort. Son crâne est une cloche se fendant sous un formidable coup de marteau. Son corps est parcouru d’un frisson glacial en réponse à l’explosion insupportable de douleur. Des images tournent autour de lui dans une farandole infernale. Au sein du tourbillon, il voit des baraquements délabrés encercler une immense tour à l’architecture austère. Le gratte-ciel ressemble à un parasite ; une tique géante accrochée à cette si belle planète. Sur le bord de mer, des usines vomissent par de longues canalisations poisseuses leurs contenus immondes directement dans l’océan et par leurs hautes cheminées des fumées vertes, crasseuses. Devant une apparition aussi écœurante, il est pris de nausée.
Virgil revient à lui. Il ne se souvient pas d’être tombé, mais il est pourtant allongé dans la poussière. Il se relève tant bien que mal. Les jambes tremblantes, il recule d’un pas… puis de deux. Il glisse sur le gravier et manque de tomber. Abandonnant là sa valise, il fait volte-face et marche nerveusement dans la direction opposée à la ville. Il presse le pas. Il voudrait être déjà loin de cet endroit abject. Il donnerait n’importe quoi pour être déjà arrivé dans un endroit calme… et y être seul.
Il cherche anxieusement du regard un de ces lieux paradisiaques qu’il n’a jamais vus ailleurs que sur les cartes postales de ses parents. Il marche à une cadence croissante vers ce qui ressemble de loin à une plage. Il accélère le pas. Sa respiration se fait bruyante. Paniqué, il se met à courir à perdre haleine. Il essaye d’avaler de
39grandes bouffées d’air, qu’il recrache presque aussitôt. Alors qu’il manque de tomber à chaque enjambée, sa vision se brouille. Soudain, il entend une voiture klaxonner, freiner, déraper. Une bourrasque infernale vient le percuter. Il est projeté sur le côté. Il pivote sur lui-même. Il atterrit sur un pied, trébuche puis vole un bref moment. À cet instant précis, il lui semble qu’il lui suffirait d’écarter les bras pour que sa vitesse lui permette de vaincre l’apesanteur. En volant jusqu’au ciel, il échapperait ainsi à cet endroit sordide. La lune serait à portée de main, Saturne pas beaucoup plus loin. Au lieu de cela, il roule sur le sol. Des volutes de sables lui fouettent le visage et il en avale au passage. Il s’immobilise enfin et sombre, sans connaissance. Lorsqu’il rouvre les yeux, il est allongé. Il est éreinté par sa course et choqué par la collision. De fait, il ne peut plus bouger. Le ciel est d’un bleu profond avec quelques rares nuages d’une blancheur éclatante, éparpillés çà et là. Le vent les pousse doucement dans ce ciel d’une beauté parfaite. À cause du choc, sa vision se brouille, en alternance. Du coin de l’œil, il entrevoit l’extrémité d’une branche qui plie mollement sous le poids d’un fruit à pain bercé par la brise. Sans prévenir, un visage large et débonnaire envahit tout son espace. Bien que l’homme porte une moustache et un bouc hirsute avec des cheveux en pagaille, ses larges lunettes noires lui confèrent une grande élégance. Il est vêtu d’un pyjama et d’une robe de chambre. Juste pour vérifier, Virgil tourne la tête vers les pieds du bonhomme… Évidemment, il porte des Charentaises ! Derrière lui, Virgil aperçoit la mer scintillante et majestueuse.
— Ça ne va pas, non ! Qu’est-ce qui t’a pris de te jeter sur ma voiture, mon pote ? demande l’inconnu en secouant la tête de dépits face à la folie de la jeunesse. Tu m’as fait une de ces peurs ! Virgil, sonné, n’a pas la force de lui répondre.
— Dis-moi, tu n’as rien de cassé au moins ? demande l’autre en remarquant son air hagard.
40— Non. Ça va, articule Virgil péniblement dans une pitoyable tentative de rassurer son interlocuteur.
— T’es sûr ? Tu ne m’as pas l’air très en forme.
— Oui, oui, ça va. Et votre voiture ?
— Bah ! T’inquiète. Ma vieille DS en a vu d’autres.
L’étranger esquisse un geste de la main pour confirmer le peu d’importance de la chose. Pour se rendre compte de l’ampleur des dégâts, l’accidenté tourne tout de même la tête en cherchant le véhicule du regard. Celui-ci lui est caché sous cet angle.
— Veux-tu que j’appelle une ambulance ou que je t’emmène à l’hôpital ? s’enquière le bonhomme.
— Non. Pas besoin. Je vais assez bien.
— Vraiment ? insiste-t-il, l’air perplexe.
— Oui. Tout à fait, acquiesce Virgil en faisant de son mieux pour être convaincant alors qu’il n’en est pas du tout certain.
— D’accord ! Il faut que j’y aille. Je dois régler un problème important, l’informe-t-il d’un air pensif.
Virgil opine du chef.
— Avant que je parte, promets-moi de ne plus te jeter devant les voitures comme cela ! plaisante-t-il.
— Promis, répond Virgil en souriant malgré lui.
— Allez… fais attention à toi. Ciao mon pote ! Je dois vraiment y aller, là !
Sans attendre son départ, Virgil ferme les yeux et ne les ouvre de nouveau que lorsqu’il entend la voiture s’éloigner. Il tente de s’asseoir. Aussitôt, son coude meurtri lui arrache un cri et il est forcé de rester allongé. Fruits de sa peur lors de l’impact et de sa frustration d’être cloué au sol, des larmes ruissellent dans les coins de ses yeux. Au toucher, il examine son coude engourdi. Inquiet, il ressent une boursouflure, mais heureusement sans excroissance osseuse. En rapportant sa main, il est rassuré de n’y trouver aucune trace de sang. Il arrive à se redresser maladroitement et à s’asseoir. Il se
41trouve sur la dune d’une plage bordée par une route. Sur l’asphalte, un rétroviseur arraché avec des morceaux de miroir éparpillés alentour témoigne de la violence de l’impact. Il tourne ensuite son regard vers la mer, la plage puis le ciel. La brise venue du large emplit l’air d’un doux parfum marin. La pénombre s’installe tranquillement sur la rive paradisiaque et la température n’est plus suffocante, mais agréable. À l’horizon, le soleil disparaît progressivement, peignant le ciel de couleurs rougeoyantes et dorées. Virgil est frappé par cette vision qui instille dans tout son être une délicate plénitude. C’est un paysage fantastique et changeant. Les nuages sont des dunes au milieu desquelles l’astre du jour fait courir une rivière d’or en fusions. Audessus des dunes, un long cirrus étiolé s’étire à l’image d’une plage de sable fin. À droite vient une falaise escarpée de cumulo-nimbus qui domine une mer agitée constituée de cumulus écumants. Le soleil couchant, en styliste grandiose, lance sur les nuages des drapés pourpres et vermeils. Au crépuscule, ils s’y enveloppent en prélude à la nuit qui les fera glisser dans le sommeil et l’oubli. Sous cette vision féérique, la mer, tel un miroir géant en mouvement, renvoie la peinture céleste tout en y ajoutant du mouvement. Un changement imperceptible dans l’inclinaison des rayons de l’astre ardent et ce sont de nouveaux reflets qui embrasent cette composition éphémère. Pour rien au monde, il ne voudrait détourner le regard de cette source de bonheur qui subjugue son cœur. De toute sa vie, il n’a jamais ressenti un tel calme. C’est une douce cascade qui s’abat sur ses épaules alors que le stress coule hors de lui. De la racine des cheveux jusqu’à la plante de ses pieds, il est un récipient qui se vide lentement d’un liquide amer. La brise du large caresse son cou, renforçant l’impression que cette sensation, et l’afflux d’émotion lui parvenant par à-coups. Humilité, reconnaissance et amour affluent en lui comme pour la première fois… et d’une certaine manière, c’est le cas.
42La nuit est tombée. Il reste longtemps avec cette image imprimée sur sa rétine ; dessin sur le sable que les vagues n’ont pas encore effacé. Soudain, la lune se lève et emplit tout son champ de vision. Il se met à pleurer à grosses larmes. Il n’essaye pas de les retenir. Il se laisse submerger par sa beauté absolue qui lave à grand flot cette peine croupissante qui stagnait au plus profond de son être.
Virgil se réveille. Il dérive dans l’espace, au milieu de multitudes d’étoiles. Il entend l’océan tout proche :
— Rendors-toi… tout ira bien, semble-t-il murmurer.
Ses mains effleurent le sol et il sent le sable glisser entre ses doigts. Il est toujours sur cette plage. Il ne se souvient pas s’y être allongé ni endormi. Il se sent engourdi, presque assommé et incapable de se lever. Il referme les yeux et se laisse sombrer au fond de son subconscient… au fond de l’abysse.
43Vous buvez nos rivières et dévorez notre terre
Par amour du gain, vous brûlez sa poussière
C’est à cause de cette soif intarissable
Qu’avec le même zèle, on réclame vos âmes
Mes pieds sont écorchés par ces roches acérées
Et mes mains repoussent vos fumées empoisonnées
Vos voix répandent cette constante clameur
Polluent mes rêves de cette néfaste ardeur
Le monde est noirci par votre esprit étriqué
N’y a-t-il pas de fin à votre avidité ?
Vous aimez consumer notre planète
Alors que votre fièvre de l’or enfle sans cesse
Comme un ivrogne, votre monde trébuche
Et vos mensonges l’entraînent dans leurs chutes
Vous laissant passer alors qu’il s’efface
Laissant nos yeux voir par-delà cette impasse
4 — En eaux troubles
VIRGIL SE RÉVEILLE en sursaut quand une giclée de sable lui fouette le visage. Des cris joyeux d’enfants et leurs rires hystériques accompagnent ce réveil douloureux. L’endroit est envahi de touristes. Cette plage est tellement différente de celle où il s'était endormi la veille, qu’il serait tenté de croire qu'on l'a déplacé durant son sommeil. Pendant un long moment, il reste hagard et n’émerge que péniblement de sa torpeur. Il remarque que des gens lui jettent des regards en coin et chuchotent à son sujet. Avant que la police ne débarque, il vaut mieux déguerpir.
Il examine son coude qui ne lui fait plus du tout mal. Il ne s’explique pas que la vilaine ecchymose qu’il y trouve semble s’estomper à vue d’œil. Il se lève en titubant et part en direction de la ville. Si la contusion sur son bras est devenue quasiment invisible, les éclats de miroir et le rétroviseur gisent, eux, toujours sur l’asphalte. Honteux, Virgil se sent responsable de l’accident. Pour donner le bon exemple aux enfants qui doivent sûrement l’observer depuis la
plage, il prend soin de regarder des deux côtés de la route avant de traverser. Une fois de l’autre côté, il fait une courte pause. Où ai-je laissé ma valise ? Il regarde brièvement derrière lui. On l’observe toujours. Il s’éclipse rapidement.
Le taxi s’arrête devant un bâtiment de trois étages, qui ressemblait de loin à un grand rectangle blanc, immaculé. De près, il se révèle vétuste. Consterné, Virgil tourne péniblement la manivelle, partiellement grippée, du lève-vitre pour baisser la vitre arrière.
— Vous vous êtes encore trompé ! accuse-t-il tout en lançant un regard mécontent au conducteur. Ce n’est pas mon hôtel ! protestet-il en pointant un index en direction de la bâtisse.
— Si, le Paradise In ! rétorque l’autre quelque peu agacé. Virgil sort sa tête du véhicule. Suspicieux, il fronce les sourcils alors qu’il regarde l’enseigne de l’hôtel dont certaines lettres manquent à l’appel. Il comprend que c’est la raison pour laquelle son nom est méconnaissable. On n’a même pas pris la peine de nettoyer les fragments éclatés au sol. Les lettres encore en place semblent s’accrocher à la façade avec l’énergie du désespoir.
— « Par dis I », lit-il en prononçant « Pars d’ici ». Cela ressemble à une invitation, soupire-t-il. Le taximan ne prête aucune attention au désarroi de son passager. Tel un acteur de théâtre sur lequel le rideau de la scène vient de tomber, littéralement, les épaules de Virgil s’affaissent sous le poids de la déconvenue et une très grande fatigue s’abat sur lui. Il examine la photo qu’il avait imprimée depuis Paraxial. Prenant la pose en gonflant fièrement le torse, on y voit un homme, à la stature athlétique, devant un bâtiment flambant neuf. Le type porte un marcel et un pantalon en lin tous les deux d’un blanc immaculé. Derrière
46lui – et devant la porte de l’hôtel –, une jeune femme affiche un sourire chaleureux. L’hôtel est d’un blanc éclatant. Sa porte d’entrée et ses fenêtres sont toutes neuves. Lorsqu’il lève les yeux de la photo, un taudis a pris sa place. C’est la même architecture, mais le reste est méconnaissable. Les fenêtres sont délabrées et le crépi de la façade est tombé à plusieurs endroits pour révéler les briques jaunes en dessous. Ses yeux passent plusieurs fois de la photo au bâtiment et vice-versa. Profondément dépité, il lui faut se faire une raison.
Virgil franchit la double porte de l’hôtel minable, stoppe et fronce le nez. L’affreuse odeur de renfermé, qui imprègne la pièce, est exacerbée par la moiteur étouffante du climat. Franchement il aurait dû s’en douter : le hall d’accueil est mal éclairé et les fauteuils, en simili cuir élimé, sont avachis. À la réception, assis dans une grande chaise de bureau en cuir noir – plus toute neuve –, un homme corpulent le fixe d’un sale œil. En voyant le triste état du marcel qu’il porte, difficile d’imaginer que, fut un temps, il était blanc.
Virgil respire profondément pour se donner du courage… et le regrette aussitôt. Il avait oublié que l’endroit empestait autant et l’odeur âcre lui brûle les narines.
— Qu’est-ce que c’est ? demande l’hôtelier d’un ton agressif.
Virgil se rapproche de mauvais gré.
— Euh… bonjour. Je m’appelle Virgil. J’ai réservé chez vous une chambre pour une semaine.
L’homme se détend et se redresse sur son fauteuil. Il sort sa main droite qu’il avait placée sous son comptoir. Planque-t-il une arme làdessous ? Vu son style, cela ne serait pas étonnant.
— Virgil ? C’est bizarre comme nom… clame l’affreux bonhomme qui semble incapable de gentillesse.
Il fait pivoter sa chaise pour se tourner vers une grande plaque en bois hérissée de clous. D’énormes porte-clefs hideux y sont accrochés avec une clef au bout de chacun d’eux. L’hôtelier n’a pas l’air de vouloir se lever alors qu’il tente d’attraper une clef qui se trouve
47assez haut sur le panneau. Il étire son bras autant qu’il le peut tout en se dandinant sur son siège. Il ne parvient qu’à la toucher du bout des doigts. Il s’énerve et agite maintenant le bras en giflant littéralement l’extrémité du porte-clefs. Finalement, sa cible fait un petit bond et se détache du clou où il était suspendu ; s’aplatit au sol dans un bruit sourd. L’hôtelier jette un regard noir à Virgil en guise de reproche. Il les ramasse en marmonnant d’un ton exaspéré et les lui tend d’un air dédaigneux. Virgil les récupère du bout des doigts : c’est poisseux.
— Merci, déclare Virgil avec une moue de dégoût. Soudain saisi d’un doute affreux, il oublie de prendre convenablement congé de l’odieux personnage et tourne les talons sans dire mot. Il presse le pas pour aller voir cette fameuse piscine qui allait être un soulagement bienvenu à la torpeur exténuante du climat. Dans le couloir adjacent, un pictogramme lui indique la direction à suivre. Bien qu’il s’attende au pire, il reste désemparé par le spectacle affligeant qui s’offre à ses yeux écarquillés. Il n’y a plus d’eau dans la piscine. À la place, c’est du terreau qui en tapisse le fond. Des ronces et des herbes folles s’y épanouissent joyeusement. Un petit arbre est même en train d’y pousser. Il retourne d’un pas énergique à la réception. L’autre le voit venir.
— L’eau s’est évaporée depuis la canicule de 2019, lance-t-il avant que Virgil ait eu le temps de dire quoi que ce soit. Je n’ai jamais eu assez d’argent pour la remplir de nouveau. Évidemment ! Il a dû avoir pas mal d’occasions de roder son explication. Quelle attitude pleine de morgue ! Faisant mine de replonger dans sa lecture, l’hôtelier déploie son journal et s’isole derrière cette palissade de papier. C’est perdre son temps que d’essayer d’argumenter. Craignant le pire, il décide d’aller inspecter sa chambre pendant qu’il a le courage d’affronter une autre déception. Il essaye de déchiffrer le numéro sur le porte-clefs noirci de crasse. 204 peut-être ?
48En le voyant s’éloigner, l’affreux bonhomme jette un regard satisfait par-dessus son journal. Virgil monte les escaliers jusqu’au deuxième étage. Il arrive devant la porte et pousse la clef dans la serrure. Avant qu’il ait eu le temps de la tourner, le vantail s’ouvre tout grand. Pris au dépourvu, il perd l’équilibre et se redresse précipitamment pour ne pas tomber en avant. Passant sa tête à l’intérieur, il jette un coup d’œil appréhensif. La pièce est à l’image du reste, vétuste. Le lit n’est pas beaucoup plus qu’un ensemble de tubes rouillés qu’on a négligemment poussé dans un coin de la pièce. Les draps sont absents du matelas taché et avachi. Sans entrer dans la pièce, il laisse glisser de son épaule son sac à dos qui s’écrase mollement sur le plancher. D’une poche du sac, il sort une petite pochette d’où il extrait une lingette nettoyante qu’il utilise pour désinfecter le porte-clefs. Du bout du pied, il pousse son sac à l’intérieur et fait de même pour sa valise. Il recule, verrouille la porte et retourne au rez-de-chaussée, vers le patron.
— Excusez-moi, lance-t-il.
L’autre l’ignore ; feint d’être très absorbé par sa lecture.
— Excusez-moi ! lance Virgil, plus pressant.
— Quoi ? répond-il, l’air absent, sans lever le nez.
— J’aurai, s’il vous plaît, besoin de draps pour mon lit, explique le jeune homme, poliment, dans un effort de l’amadouer.
Toujours absorbé par sa lecture, le patron fait mine d’avoir déjà oublié sa présence. Virgil tambourine alors furieusement sur le sonnet de la réception et l’autre sursaute.
— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? aboie le rustre, qui donne l’impression qu’il ne remarque Virgil que maintenant.
— Il n’y a pas de drap dans ma chambre…
— Qu’est-ce que j’en sais moi ? rétorque-t-il avec un regard mauvais. Les autres occupants ont dû les voler. Ma femme m’a dit qu’elle avait fait votre lit ce matin. Je me demande bien comment
49j’ai bien pu marier cette idiote… Elle est bête comme mes deux pieds, grommelle-t-il en ricanant méchamment. Le bruit qu’il produit ressemble plus aux flatuosités d’un porc qu’à un rire humain et son triple menton gigote à la manière de la gelée à la menthe. Virgil, qui le trouve répugnant, manque de s’étouffer en comprenant son petit manège. Après de tels propos, il a fait une pause dans l’espoir de mendier de la sympathie auprès du jeune homme. Déçu, il comprend enfin que Virgil déteste autant ses dires qu’il exècre leur auteur. Un long silence s’ensuit.
— Et non ! poursuit l’hôtelier. Je ne vais pas demander aux autres clients qui les a chapardés. Dans mon établissement, la discrétion est reine, explique-t-il avec une pointe de fierté mal placée.
— En avez-vous d’autres ?
— De quoi ? Des dictons ? Oui, plein… lance-t-il d’un air absent tout en replongeant dans son journal.
— Des draps ! Des draps ! clame Virgil à bout de nerfs. Pour remplacer ceux qui ont disparu. Avez-vous des draps ?
— Oui, bien sûr ! rétorque l’autre sèchement. Il y a un placard làbas, sur la droite. Servez-vous ! intime-t-il en pointant le meuble de son index orné d’un ongle sale.
— Ah, bon ? Et ce n’est pas à vous de le faire ? demande Virgil, dubitatif. L’homme lève la tête avec une expression de surprise totale sur son visage. C’est la première fois que Virgil voit quelque chose qui ressemble, un tant soit peu, à de l’honnêteté sur ce visage mal rasé.
— Euh… non ! Je lis mon journal. Virgil abandonne et s’éloigne, résigné.
50Virgil est réveillé par un bruit de vitre brisée. À regret, il entrouvre ses yeux endoloris par le manque de sommeil. Il se souvient avoir laissé, la veille, la fenêtre à moitié ouverte. Sous la clarté de la lune, les rideaux sont doucement poussés par la brise nocturne. En suspens dans la pièce, il y a une sphère de métal… aussitôt, il reconnaît le sinistre engin ! Un frisson d’épouvante remonte rapidement du bas de sa colonne jusqu’à son cerveau et y explose, en pure panique. Pour le coup, il est maintenant tout à fait réveillé. Ils appellent cet engin un baiser de foudre ! Personne n’est assez rapide pour esquiver l’éclair qu’il projette.
Au moment où des arcs électriques naissent du champ de force de la sphère et entament une dance frénétique autour de celle-ci, il voit sa vie défiler devant ses yeux. Alors qu’il s’attend à ce qu’une flèche chargée à plusieurs milliers de volts en jaillisse pour venir le frapper sans pitié, elle tombe d’un coup ; s’écrase lourdement sur le plancher, puis reste inerte. Un petit cliquetis retentit. Virgil sursaute et retient son souffle. Une légère clarté bleu métallique s’élève lentement hors du globe pour inonder la pièce. La luminosité se resserre pour se concentrer dans un fin faisceau au-dessus du module. Celui-ci commence à se tordre et à s’étirer frénétiquement, laissant derrière lui des points éphémères comme pour gribouiller un dessin tridimensionnel. La vitesse du phénomène s’accélère. Produit de la danse lumineuse elle-même, des bribes de mots deviennent perceptibles. L’image de Cléa finit par se former.
Virgil qui, à force de retenir sa respiration, était sur le point de suffoquer avale une grande bouffée d’air.
— Tu n’étais qu’un messager, laisse-t-il échapper à mi-voix en s’adressant à la sphère.
Tous les muscles de son corps se relâchent. Le lit est-il mouillé ? C’est à vérifier.
Après autant de crainte, le visage de Cléa est le plus doux visage qu’il ait vu de toute sa vie. Même sous cette représentation hologra-
51phique, froide, elle ne perd rien de la grâce dont elle ne semble jamais se départir. Seul le haut de son corps, à partir de la taille, est projeté dans la pièce. Elle ressemble à une statue tronquée, posée sur le plancher, tenant le module entre ses doigts.
— Virgil, je suis désolé d’avoir manqué notre rendez-vous… déclare Cléa en débitant ses propos à toute allure. Ils m’ont retrouvée ! Ne vous occupez pas de moi et récupérez le casque… à tout prix ! Il ne faut pas qu’il tombe entre de mauvaises mains. Allez voir Qurifach, l’aqurif dont je vous ai parlé, dans un endroit appelé Halréfra. Il vous aidera. Je dois y aller… Deux grosses mains apparaissent dans le champ de projection. Elles s’abattent sur les épaules de Cléa qui pousse un cri de surprise. L’hologramme disparaît. Le module reste inerte. Virgil ne bouge pas. Il attend que sa respiration et son pouls redeviennent réguliers. Il se sent désorienté par la tournure des événements. Pendant combien de temps reste-t-il là, incapable de trouver un sens à sa vie, la tête vidée et le regard perdu dans le vide ? Il ne saurait le dire. Récupérer le casque… libérer Cléa, pense-t-il en commençant à somnoler. Elle a encore foncé tête baissée… pour changer… S’il regrette aussitôt de critiquer son infortunée amie, il n’a pas le temps de s’appesantir sur le sujet. Terrassé par la fatigue nerveuse, il sombre dans un sommeil agité.
Des bribes de rêves s’étiolent hors de sa tête. Progressivement, elles cèdent leur place aux sensations qui affleurent aux portes de sa conscience. Dans cet état d’inertie partiel, il dérive entre rêve et réveil. À contrecœur, il doit admettre qu’il devra bientôt se lever. Il émet un petit grognement, car maintenant qu’il le sait, il ne pourra plus se rendormir. C’est d’autant plus rageant qu’il vient de passer une nuit horrible après l’effroi qu’avait initialement provoqué chez
52lui le messager de Cléa. Il en frissonne encore. De plus, le contenu du message n’était pas plus rassurant. Ai-je réellement reçu ce message ? Ou n’était-ce qu'un rêve ? Depuis les profondeurs de son lit, il entrebâille les draps. La sphère est là, sur le plancher au milieu des débris de verre. Étrangement, cela le rassure. La preuve que je n’ai pas encore complètement perdu la tête.
Il tente de se rendormir. Depuis le rez-de-chaussée, des voix de personnes mécontentes l’en empêchent. Qui peut bien parler aussi fort, aussi tôt ? Est-ce ces voix qui m’ont réveillé ? Les murs et planchers de l’hôtel n’étant pas insonorisés, il entend assez clairement l’hôtelier se quereller avec quelqu’un. Dans un premier temps, il tente de ne pas prêter attention aux raisons du tapage. Malheureusement, la dispute s’éternise et s’intensifie. Il a de plus en plus de mal à ignorer les braillards. Malgré lui, il finit par tendre l’oreille… et perçoit d’abord des mots puis des phrases entières.
— Augmente le volume, chuchote-t-il à l’attention de O.
Aussitôt, la conversation devient si nette qu’il a l’impression que les protagonistes se trouvent dans la pièce.
— Vous rigolez ! geint l’hôtelier d’un ton particulièrement insupportable. Seulement ça pour vous le livrer ? Et alors qu’il n’a rien fait de mal ! ajoute-t-il d’une petite voix haute perchée, très agaçante. C’est mal connaître mon sens de l’éthique. Cela va vous coûter bien plus, croyez-moi ! conclut-il d’un ton mielleux.
— Ça suffit, soupire Virgil.
Les voix reviennent à leur volume normal tandis que les bavards continuent à argumenter brillamment. Virgil devine qu’il est le sujet de cette conversation animée. Il s’assied sur le bord du lit et frotte ses tempes. Il est maintenant tout à fait réveillé, sur le quivive même ! Il attrape ses vêtements, étalés négligemment au pied du lit, et les enfile ; met les chaussures déposées sous sa couche puis se lève maladroitement. Du bout des pieds, il pousse les éclats de verre pour ne pas faire de bruit en marchant dessus. Pour voir ce
53qui se trame, il se dirige vers la fenêtre en prenant soin de contourner la sphère tombée sur les lames du plancher. Lentement, il tire sur les battants à moitié ouverts. Malgré sa prudence, les gonds grincent bruyamment et des morceaux de verre tombent du pourtour du trou laissé par la sphère messagère. Alors qu’ils s’écrasent sur le plancher, Virgil grimace. Il passe la tête dans l’entrebâillement de la fenêtre. Sauter du deuxième serait suicidaire ! Malheureusement, sur la façade de l’immeuble, il n’y a aucune prise assez large pour s’y agripper sans prendre le risque d’une chute qui lui serait fatale. Ce qu’il voit en revanche, c’est un gros vaisseau militaire parqué devant le bâtiment. Soudain, un être trapu sort résolument de l’hôtel, lève sa grosse tête pour fixer Virgil d’un air farouche et pointe son index à l’ongle difforme dans sa direction. Des aspirants ? s’alarme Virgil en reculant vivement hors du cadre de la fenêtre.
— La 204 ! clame l’aspirant d’une voix rauque. À défaut d’avoir l’air malin, il a le sens de l’orientation. Il entend déjà des semelles cloutées marteler les marches de l’escalier, comme un mille-pattes géant et botté qui viendrait lui rendre visite. On tambourine à la porte.
— Milice de Ronnowak ! beugle agressivement une voix gutturale. Nous allons enfoncer la porte !
— Devez-vous réellement faire ça ? demande Virgil avec indignation. Pour une fois, ne pourriez-vous pas demander poliment qu’on vous ouvre ?
— Euh… et bien pourquoi pas ? rétorque l’autre en hésitant. Quelques seconds passent…
— Milice de Ronnowak ! reprend la même voix rauque maintenant bien moins assurée. Ouvrez… voulez-vous bien ? Attendant déjà derrière la porte, Virgil l’ouvre toute grande et, avec un petit sourire timide, il accueille les silhouettes imposantes qui attendent là. Ses yeux ont du mal à s’adapter à la faible lumino-
54sité du couloir. Il distingue huit formes massives entassées dans l’étroit passage. Les masses sombres sont hérissées de pics qui doivent être des armes. Ils sont armés jusqu’aux dents ! Il déglutit, mais parvient à rester digne.
— Eh bien, voilà ! les félicite-t-il en se forçant à sourire de toutes ses dents. Ce n’était tout de même pas…
Avant qu’il n’ait eu le temps de finir sa phrase, deux miliciens bondissent et le plaquent au sol. Le jeune homme n’essaye pas de se débattre. Il sait que c’est inutile, voire suicidaire, de résister. Soudain, la grosse figure de celui qui doit être leur chef remplit tout son champ de vision.
— Vous aviez raison, je me suis senti tout de suite plus civilisé en demandant l’autorisation de faire mon travail, lâche-t-il, satisfait.
S’il avait eu le cœur suffisamment accroché, Virgil aurait pu essayer de deviner ce qu’il avait mangé la veille, rien qu’à son haleine fétide. Le molosse se redresse et Virgil ne voit plus que le plafond de sa chambre.
— Malheureusement, il y a des habitudes qui ont la vie dure, admet le milicien, philosophe.
S’il n’aperçoit plus son visage, Virgil devine au ton de sa voix qu’il arbore un sourire amusé. Les deux colosses qui l’ont plaqué au sol le soulèvent par les épaules, comme s’il ne pesait rien, et le maintiennent suspendu ainsi, à quelques centimètres du sol. Un autre s’approche avec un petit disque métallique dans sa main. L’appareil possède un gros bouton rouge sur lequel figure le pictogramme représentant un homme ligoté. Encerclant le dessin, des diodes clignotent dans un mouvement circulaire. Accrochées au pourtour du disque, de longues bandes caoutchouteuses forment de grandes boucles. Virgil déglutit à nouveau. Le milicien place précautionneusement les tubes caoutchouteux autour de lui et presse le bouton. Aussitôt, dans un bruit pneumatique, elles gonflent et se resserrent. Il se retrouve ligoté de près.
55— Échec et mat, commente à son attention un des aspirants qui l’encadre.
— Quoi ? hoquette Virgil, choqué par l’agressivité de l’individu alors qu’il est certain de ne jamais l’avoir rencontré auparavant.
— Suffit ! rugit le chef à l’attention de son subalterne. Les miliciens l’entraînent sans plus dire un mot hors de la pièce. Les pieds du jeune homme traînent et rebondissent légèrement sur le sol. Ils dévalent les escaliers. Virgil entend, plus qu’il ne le ressent, la pointe de ses pieds taper en rythme sur chacune des marches qui mènent au rez-de-chaussée. Le petit groupe s’arrête en bas des marches et attend là. Virgil a le douteux privilège d’être aux premières loges pour suivre la conversation concernant sa capture. Clairement, le patron n’a pas cessé de se plaindre depuis que les aspirants sont arrivés. C’est particulièrement immoral, vu les circonstances. Virgil jette un regard outré à l’hôtelier. Le vilain bonhomme ne lui prête aucune attention.
— C’est tout ce que vous me donnez pour la capture d’un aussi gros gibier ! s’emporte le sale type en gesticulant.
— Le bureau des complaintes est tenu par Glamarian en personne, rétorque l’aspirant. Voyez avec lui si vous n’êtes pas satisfait, lance-t-il d’un ton tranchant comme une lame tandis que chaque syllabe claque avec la force d’un coup de fouet. Aucune réplique ne se fait entendre suite à cette tirade assassine. Malgré la précarité de sa situation, le jeune homme ne peut réprimer un petit sourire moqueur. Soudain, un vacarme infernal de métal qu’on broie fait vibrer l’air si violemment que les vitres de l’hôtel explosent. Le souffle de l’impact vient frapper Virgil de plein fouet et il est projeté en arrière. La douleur lui fait serrer les dents. Heureusement, les bandes caoutchouteuses qui le ligotent amortissent le choc de sa chute. Les montagnes de muscles qui l’entouraient s’écroulent, manquant de peu de l’écraser.
56Instinctivement, il commence à se tortiller tel un ver de terre au bout d’un hameçon, dans l’espoir de desserrer ses liens. Il constate que ceux qui guindent son torse sont trop serrés, mais que ceux autour de ses pieds le sont moins. Avec la pointe de son pied droit, il pousse donc le talon de sa chaussure gauche pour s’en défaire. Il utilise la même technique avec l’autre chaussure. Dans des postures plus ridicules les unes que les autres, il se cambre et pousse sur ses jambes pour faire jouer ses sangles. Aux prix de grands efforts, il parvient enfin à les libérer et se redresse maladroitement. Il reprend courage : même partiellement entravé, il s’est libéré de cet écrasant sentiment d’impuissance.
Si son crâne résonne encore sous l’effet de la déflagration, les miliciens sont plus à plaindre. En effet, ils se roulent par terre en pressant leurs minuscules oreilles avec leurs énormes mains, donnant l’impression que la déflagration résonne à l’infini dans leurs tympans. Depuis les cadres de fenêtres sans vitre, de grands nuages de poussière envahissent lentement la pièce, à la manière d’une énorme bête, menaçante. Quelle poisse pour la femme de ménage ! Il cherche du regard et aperçoit le patron, terrorisé. Aussitôt les yeux du jeune homme braqué sur lui, le poltron se terre en toute hâte derrière le dossier de son fauteuil.
— Désolé… compatit Virgil en haussant les épaules malgré ses entraves… pour votre femme, précise-t-il.
Tant bien que mal, il se rechausse pour ne pas se couper les pieds avec les morceaux de verre disséminés sur le parquet du hall de réception. Il fait quelques pas hésitants en direction de la porte d’entrée et la pousse de l’épaule. À l’extérieur, un nuage de particules sature l’air environnant. Des rayons du soleil radieux s’étirent langoureusement à travers les rideaux de poussières ; la brise du large tente déjà de chasser ceux-ci au loin. Sur le pas de la porte, il attend donc patiemment d’y voir plus clair.
57Soudain, la porte derrière lui s’ouvre si brusquement qu’il est projeté en avant et manque de tomber face contre terre. Après s’être rattrapé de justesse, il se tourne pour lancer un regard réprobateur aux deux miliciens qui viennent de faire irruption. Pas trop rassurés, les deux molosses se placent discrètement de chaque côté de Virgil. Incertains de ce qui arrive, ils se gardent bien de porter la main sur lui : préférant pour l’heure être circonspects plutôt que d’agir imprudemment. Ils sentent instinctivement le danger quand il est proche. Ça va les occuper. Sans dire un mot, ils attendent tous les trois que le voile se dissipe pour comprendre ce qui se passe. Des jurons et des imprécations, proférés dans une langue que Virgil ne comprend pas, commencent à monter du milieu des volutes virevoltantes. L’air s’éclaircit. À leur plus grande surprise, une silhouette gigantesque se dessine graduellement devant eux. De concert, les trois ouvrent une bouche béate en découvrant un gigantesque vaisseau posé à quelques dizaines de mètres seulement de l’immeuble. Il fait au moins dix fois la taille de l’hôtel ! s’exclame Virgil intérieurement. Oui… plus même. Il regarde les miliciens à ses côtés. Super ! Ce n’est pas l’un des leurs. À voir leurs mines déconfites, ce genre de vaisseau ne leur est pas inconnu. De fait, les deux brutes se regardent nerveusement tout en laissant glisser l’arme qu’ils portent en bandoulière derrière leurs dos, pour la cacher. Malheureusement pour eux, le reste des armes qu’ils portent sont affreusement visibles. Elles pointent dans toutes les directions, les faisant ressembler à des hérissons guerriers. Un bruit grave retentit et tous frémissent. Vers la base du vaisseau, une large plaque se détache de quelques centimètres, puis pivote sur son axe inférieur. L’autre extrémité décrit un grand arc de cercle avant de se poser délicatement sur le sol. C’est une passerelle d’atterrissage. La nervosité des aspirants est presque palpable ; ils reculent d’un pas. Petit à petit, la folle espérance qu’une mauvaise
58nouvelle pour eux pourrait bien en être une bonne pour lui grandit dans le cœur du jeune homme.
À travers l’ouverture sur le flan de l’astronef, un être de grande taille apparaît. Sur deux jambes robustes, il descend paisiblement la passerelle. Sa démarche suggère le calme et une certaine majesté. Un vêtement simple, en lin beige clair, encadre son torse massif. Bien qu’il ne porte pas d’arme, les miliciens éparpillés autour du vaisseau reculent au fur et à mesure qu’il avance. Le temps qu’il prend à descendre la rampe d’accès s’étire interminablement. Enfin, ses gros pieds sont campés solidement sur la terre ferme.
— Salutation ! déclare l’inconnu d’une voix grave en s’adressant à tous ceux qui sont présents.
Le système de traduction automatique du nouveau venu déforme légèrement sa voix, mais n’en altère pas le timbre cordial.
Taciturne, le chef aspirant le salue d’un geste las. Virgil, qui n’avait pas remarqué son arrivée, sursaute en l’apercevant à ses côtés.
— Mon nom est Krisslaklas le vingt-troisième. Vous pouvez m’appeler Kriss. Je viens en tant qu’émissaire des diatts du secteur trois, poursuit-il d’un ton posé et confiant.
— Et que nous vaut l’honneur de votre visite, votre excellence ? demande le milicien dont la formation étonnamment respectueuse et diplomatique contraste avec son aspect rustre.
— Oh, c’est vous, Holch ? s’étonne Kriss sur le ton de quelqu’un qui retrouve une vieille connaissance. Allez-vous bien ? Comment se fait-il qu’un agent de grade cinq ait été envoyé pour capturer un homme seul… et désarmé qui plus est ?
Malgré ses dires, Virgil est persuadé qu’il connaissait parfaitement la situation avant d’arriver. Il n’a pas l’air du genre à débarquer où que ce soit sans avoir toutes les cartes en main. Ou bien, feint-il l’ignorance pour que les miliciens ne perdent pas la face ?
59— C’est vrai qu’à mon âge, j’ai mieux à faire que de courir après ces jeunes écervelés d’humains, répond Holch qui paraît bien plus détendu depuis que l’illustre personnage l’a reconnu. Celui-ci doit avoir quelque chose de spécial. La vérité c’est que les ordres sont les ordres, voyez-vous, admet-il à regret. Furtivement, Holch jette un regard en biais à son prisonnier. Il regrette aussitôt ce geste qui trahit sa nervosité. Visiblement, il enrage encore plus quand Virgil le remarque et lui adresse un large sourire, pour le narguer. Gérer ce genre de crise n’a-t-il pas fait partie de ton cursus, à l’académie milicienne ? Évidemment, il se garde de trop fanfaronner… du moins, pas avant que le nouvel arrivant ne se soit clairement identifié comme son protecteur et que les miliciens ne lâchent prise. Une bête acculée peut être particulièrement dangereuse, raisonne Virgil.
— Nous souhaiterions prendre en charge cet humain dans le but de nous entretenir librement avec lui, poursuit le diatts. Virgil est stupéfié.
— Je suis contrit d’avoir à vous informer que l’on ne m’a pas autorisé à divulguer les raisons de mon intervention dans cette affaire, poursuit l’être extraordinaire. Cependant, je ne saurais trop vous conseiller d’obtempérer à cette injonction qui est sans appel puisqu’elle émane directement de notre grand conseil, précise-t-il en prévision d’éventuelles protestations de la part du milicien. Bien que le diatts soit d’une courtoisie exemplaire, tous savent qu’il n’éprouverait aucun remords à infliger une cuisante humiliation aux aspirants, s’ils s’opposaient ouvertement à sa mission. Holch grimace, mais ne dit mot. Son silence est un ordre pour un des miliciens qui se précipite aussitôt sur Virgil. Ce dernier, ne l’ayant pas vu venir, sursaute alors que la brute le saisit, le soulève du sol et le déleste sans ménagement de ses entraves. Hébété, le jeune homme se retrouve sur les fesses avant d’avoir compris ce qui lui arrive. Les autres aspirants s’écartent encore un peu plus de leur
60ancienne capture. Certain qu’ils vont obtempérer, le diatts remonte déjà la longue rampe d’accès de son vaisseau.
— Quel chien galeux a garé notre vaisseau, là ? hurle soudain Holch dans un excès de rage qui fait raisonner ses mots comme des aboiements.
Le chef pointe un index tremblant à la base du vaisseau diatts en dessous duquel émergent des morceaux de ferraille distordue. Furieux, il toise ses compagnons d’armes qui, eux, fixent leurs pieds d’un air embarrassé sans oser se dénoncer ou dénoncer le fautif. Les yeux injectés de sang du chef finissent par croiser le visage rayonnant de malice de Virgil.
— Ne me regardez pas méchamment, je n’y suis pour rien ! clame haut et fort Virgil, l’air offensé. Je n’ai même pas mon permis !
Le visage d’Holch blêmit alors que ses yeux lancent des éclairs ; Virgil exulte.
Kriss stoppe sa lente ascension pour tourner un regard amusé vers son invité. Le jeune homme croit même déceler un sourire sur ses lèvres minuscules perdues au milieu de son énorme visage. Il est ravi de constater que son sauveur se réjouit autant que lui du revirement de situation et de la déconfiture que viennent de subir les aspirants. Il se sent rassuré d’avoir découvert des alliés insoupçonnés dans des êtres aussi puissants.
— N’aimeriez-vous pas prendre vos affaires et me suivre ? Je vous déposerai où vous voudrez, déclare-t-il avec une douceur surprenante pour une créature aussi massive.
D’un hochement de tête, l’intéressé acquiesce vivement. Il regarde les soldats alentour et constate que ses bagages ne sont pas avec l’un d’eux. Il tourne les talons pour rentrer dans l’hôtel. Là, un aspirant se tient immobile devant l’escalier qui mène aux étages supérieurs. Il tient la valise et le sac à dos de Virgil qui sont minuscules dans ses énormes mains. Le jeune homme s’avance bravement vers l’être qui a perdu toute contenance.
61Alors qu’il traverse le hall de réception, il remarque l’hôtelier qui se cache derrière le large dossier de son fauteuil. Ses mains désespérément agrippées sur chaque côté du repose-tête, son visage d’une pâleur cadavérique et ses yeux terrorisés roulant dans leurs orbites arrachent à Virgil un fou rire qu’il tente maladroitement de dissimuler. Le poltron fait pivoter sa chaise au fur et à mesure que le jeune homme avance, dans une tentative grotesque de se dissimuler à son regard. À chaque pas, Virgil se sent grandir alors que l’aspirant vers qui il avance rapetisse. Lorsqu’il arrive en face de lui, la montagne de muscles donne l’impression d’essayer de se faire le plus petit possible… et pour une telle masse, ce n’est pas une mince affaire ! Le jeune homme prend délicatement le sac et la valise de ses mains. Les traits du visage et les épaules du molosse se décontractent visiblement. Virgil fait demi-tour sans lui prêter plus attention et marche d’un pas léger vers la sortie. Au passage, il fait un clin d’œil à l’hôtelier. Au moment où il sort, il croit entendre le vilain bonhomme réprimer entre ses dents un juron d’amertume. Il s’en moque éperdument… Je suis libre ! Dehors, il retrouve les miliciens amassés au pied de l’immeuble. Ils parlent en catimini tout en jetant de temps en temps des regards inquiets en direction du vaisseau diatts. Kriss lui-même n’a pas bougé et tourne son regard alentour en admirant le paysage. Lorsqu’il aperçoit Virgil, il lui fait un petit signe de la main pour l’inviter à le suivre. Il disparaît dans les entrailles sombres du vaisseau gigantesque. Avec une certaine appréhension, Virgil entreprend de gravir la rampe d’accès. L’intérieur n’est pas très accueillant. Un couloir étroit et haut de plafond s’étire longuement. Il n’en voit pas l’extrémité qui disparaît dans l’obscurité. Virgil regarde l’hôtel et hésite. Il se tourne vers l’entrée du vaisseau et se penche un peu pour scruter l’extrémité du couloir. Ses yeux s’adaptent à l’obscurité. Au bout, il finit par voir
62un sas à moitié ouvert. Il jette un autre coup d’œil à l’extérieur et remarque Holch qui arbore maintenant un petit sourire narquois. L’aspirant lui adresse un regard interrogateur et lui fait un signe de tête, le défiant d’entrer au sein du vaisseau. Dépité, Virgil hausse les épaules. Il hésite encore un instant puis finit par s’engager à l’intérieur du géant de métal. Aussitôt, la rampe se relève lentement. Quand elle se referme derrière lui dans un claquement lugubre ; il réprime un frisson.
63Une vague d’émotion et d’aventure vous attend !
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